Les Galapiats- Le Trésor du Château sans nom

 

Feuilleton télévisé en couleurs coproduit par l'ORTF - la SSR - la SRC - la RTB et Art et Cinéma - Bruxelles 1969. Le premier feuilleton tourné en couleurs, et avec la participation des Blancs Moussis.

 

Les Galapiats sont disponibles en DVD

(info : rtbf éditions :  www.rtbf.be)

Le tournage du feuilleton avec les Blancs Moussis

(cliquer sur les photos exclusives du tournage du feuilleton pour les agrandir)

C'est en avril 1969 que les représentants des Blancs Moussis rencontrent un des directeurs de la firme belge Art et Cinéma.  Ce dernier leur parle d'un film d'aventure dans lequel la participation des Blancs Moussis serait nécessaire.  Il s'agit d'une coproduction franco-belge et le metteur en scène serait le déjà célèbre réalisateur français Pierre Gaspard-Huit, auquel on doit notamment le fameux "Capitaine Fracasse".

Une partie des Blancs Moussis durant le tournage des Galapiats (collection Jacques Martin - Stavelot) - Ce dut être la seule et unique fois de l'histoire des Blancs Moussis que des femmes portèrent leur habit blanc.  Le tournage se déroulait en semaine et il n'y avait pas assez de Blancs Moussis disponibles.   Ceux-ci revêtirent donc leurs compagnes de l'habit blanc et du long nez.

En voici l'histoire : de jeunes scouts français campent à Stavelot.   Ils rencontrent un vieux professeur, qui leur parle d'un trésor médiéval caché dans un vieux château des environs de Stavelot.  Au cours d'un jeu de piste qui les conduit dans des grottes toutes proches de ce vieux château, les "Galapiats" ont la surprise d'y découvrir un véritable trésor.  Ce trésor n'est que le butin d'une bande de brigands anglais.  Surpris, ceux-ci enlèvent un des scouts et l'enferment au château.  Dès ce moment, on le devine, nos amis vont être mêlés à toutes sortes d'aventures, auxquelles participeront des gendarmes, des pélerins et ... des Blancs Moussis.

Une vue du tournage du feuilleton au Château de Vesves (collection Jacques Martin - Stavelot)

Telles étaient les grandes lignes de ce feuilleton, qui sous le titre "Le Trésor du Château sans nom", passera de nombreuses fois, sur les écrans des télévisions belge, canadienne, française et suisse.  Il y aurait également eu des adaptations en italien et en espagnol.

Un Blanc Moussi (Jacques Martin) en discussion avec Pierre Gaspard-Huit (le réalisateur du feuilleton), à droite sur la photo (collection Jacques Martin - Stavelot) - Sur cette photo, Pierre Gaspard-Huit se rend compte que pour tourner un film sans trop de problème, il est un élément qui s'avère indispensable, outre les acteurs : la pellicule.  Le réalisateur l'aura appris à ses dépens puisqu'à la fin d'un tournage, il s'aperçut que la caméra n'en avait pas été alimentée.  Il fallut dès lors tout recommencer le lendemain.

De nombreuses scènes de ce film ont été tournées dans la région de Stavelot, à Bévercé, en fagne.  A la veille des vacances 1969, plusieurs prises de vues furent encore réalisées à Stavelot même, devant l'église et sur la place Saint-Remacle.  Une foule d'indigènes, intrigués, purent voir une curieuse procession de Blancs Moussis, qui eurent la joie et la fierté d'être les vedettes de la dernière scène du film !

Entretemps, une série de membres de la Confrérie des Blancs Moussis et quelques sympathisants, étaient en passe de devenir de véritables professionnels de l'écran !  Ceux-là se souviennent encore des prises de vue aux château de Beersel et de Vesves.  Le carnaval devenait permanent.

Parmi les acteurs figurait, pour interpréter le rôle de Byloke, Jean-Louis Blum.  Celui-ci tourna notamment par la suite les "Sous-Doués", où son rôle consistait à se faire voler sans cesse sa mobylette.  Un des cameramen des Galapiats est aussi bien connu.  C'est un certain Manu Bonmariage.

Les Galapiats et "le trésor du Château-sans-nom" étaient le premier feuilleton belge en couleurs.  Le réalisateur, Jean Van Raemdonck, autrement dit "Art et Cinéma", jusque-là spécialisé dans le film d'art changeait alors son fusil d'épaule pour se lancer dans une toute nouvelle voie, le feuilleton TV avec comme leitmotiv : "la suite au prochai numéro ...".   Une manière de fidéliser le téléspectateur via le téléfilm à épisodes.   Mais pour optimiser la rentabilisation, il fallait alors "sacrifier à la couleur", comme on disait à l'époque.

Texte intégral : adaptation du feuilleton télévisé en couleurs coproduit par l'ORTF - la SSR - la SRC - la RTB et Art et Cinéma - Bruxelles 1969.

Le livre dans sa version texte intégrale

Chapitre I : L'équipe des sangliers

Chapitre II : La Chasse au trésor

Chapitre III : Les Cavaliers de soir

Chapitre IV : Les sept sur la piste

Chapitre V : Le morion

Chapitre VI : Dans le labyrinthe

Chapitre VII : Prisonniers des Ténèbres

Chapitre VIII : L'adversaire invisible

Chapitre IX : Aux aguets

Chapitre X : L'homme à la Land-Rover

Chapitre XI : Des feux dans la nuit

Chapitre XII : L'avion-message

Chapitre XIII : De l'or en fusion

Chapitre XIV : Dans l'orage

Chapitre XV : Les BLANCS MOUSSIS

Chapitre I : L'équipe des sangliers

ASSIS en demi-cercle dans la cour de la vieille usine abandonnée, les cinq garçons de l'équipe des Sangliers observaient Jean-Loup qui comparaissait devant eux.

" Après en avoir délibéré, avait lu Bruno Lapointe, chef de l'équipe, le Grand Conseil des Sangliers des Ardennes accepte d'examiner la candidature de Jean-Loup Grandier, quinze ans, né àParis... Nous allons voir s'il remplit les conditions requises pour devenir membre de notre groupe, et s'il consent à subir les épreuves d'usage. En cas de refus, le candidat s'engage à garder le secret sur cette réunion et l'emplacement de notre quartier général. C'est entendu?

- Promis! > répondit Jean-Loup, un grand garçon brun, aux yeux noirs, moins impressionné, semblait-il, par l'allure grave de ses compagnons que par l'étrange décor où se déroulait la cérémonie.

Il faut dire que l'endroit était sinistre. Depuis une vingtaine d'années, cette scierie au flanc d'une vallée des Ardennes belges, était restée à l'abandon. C'était pourtant là que venait se réunir l'équipe des Sangliers. Elle sélectionnait ses membres parmi les colons du Camp-Vert, colonie de vacances située un peu plus bas dans un grand champ en pente douce, au-dessous de la lisière de la forêt. Les murs de brique rouge de l'usine, les vitrages brisés, les enchevêtrements de poutrelles, le vieux pont roulant, tout cela donnait au cadre choisi par les jeunes gens un aspect quelque peu fantomatique. Dans l'herbe ou sur des rails rouillés, gisaient des wagonnets renversés; une locomotive morte émergeait d'un hangar au toit délabré.

Bruno, surnommé Cow-Boy en raison de son adresse au lasso et du feutre texan qu'il arborait toujours, était un garçon de quinze ans, aux yeux clairs, aux cheveux hirsutes. Il occupait naturellement la place d'honneur dans ce curieux tribunal. Assis à califourchon sur l'un des tampons de la locomotive, il dirigeait les débats avec un sérieux imperturbable.

A sa gauche, assis sur un seau retourné, siégeait un robuste gaillard du même âge. Plus loin, venait Panloy, un petit blond perché sur un wagonnet. A la droite de Cow-Boy avaient pris place Jimmy Coquard, un grand échalas à l'air tranquille, et. enfin le premier ami que Jean-Loup s'était fait lors de son arrivée au camp : Alain Malo, un personnage joufflu, bedonnant même, et que l'on appelait Lustucru en raison de son incorrigible gourmandise. Tous venaient de Bruxelles à l'exception de Byloke, originaire de Gand.

C'était grâce à Lustucru que Jean-Loup avait pu présenter sa candidature. Dès les premières heures passées au camp, alors qu'il se trouvait encore complètement isolé, lui, Français, parmi tous ces jeunes Belges qui se connaissaient entre eux, Jean-Loup s'était senti attiré par les garçons déjà endurcis de l'équipe. Mais ils formaient une sorte de clan fermé que Paul Santénoux, le chef de camp, semblait traiter avec des égards particuliers. Bavard de nature, Lustucru, son voisin de lit, avait donné à Jean-Loup quelques renseignements, tout en conservant le ton mystérieux qu'adopte l'initié devant un profane.

Mais Jean-Loup avait dû gagner du premier coup le coeur du gros garçon. Et lorsque, en rangeant ses affaires après la sieste, il avait retrouvé une tablette de chocolat et l'avait gentiment offerte à Lustucru - justement à court de friandises -' le gourmand en avait été fort touché.

< Je vois que tu es un chic type, avait-il déclaré. Alors écoute... Tu voudrais faire partie de l'équipe, hein? Eh bien, je vais essayer de faire quelque chose pour toi.

Crois-tu que Cow-Boy m'en veuille de n'avoir pas voté pour lui, lors de l'élection des chefs de baraque? avait demandé Jean-Loup.

- Pas du tout! Il a trouvé, au contraire, que tu étais plus courageux que tous les jeunots qui ont suivi sans discuter... Oui, c'était risqué de ta part... Avec d'autres que nous, tu pouvais te faire mettre en quarantaine. Mais on est chevaleresque, chez les Sangliers!

Le lendemain, après le repos, Lustucru s'était approché de son nouvel ami pour lui dire à mi-voix

< C'est d'accord. Le Grand Conseil se réunit à trois heures à son quartier général. Tu comparaîtras un quart d'heure plus tard...

- Où est-ce donc?

- T'en fais pas. Je t'y mènerai. Tu attendras un peu à l'écart... Puis tu passeras devant le conseil...

- Et que va-t-on me demander?

- Tu verras. Je te préviens tout de suite que ce n'est pas facile d'être admis chez nous. On a des tas de lois, de rites... Il faut prouver qu'on a du cran. Tu verras. "

Maintenant, Jean-Loup attendait. Sans se laisser véritablement intimider par ce cérémonial et tous les regards braqués sur lui, il se sentait cependant crispé, craignant quelque mauvaise farce, toujours possible, et soucieux de faire bonne figure quoi qu'il arrivât.

Cow-Boy agita les papiers qu'il faisait semblant de lire tel un président de tribunal. En quelques mots, il exposa les règlements de l'association puis il demanda à Jean-Loup s'il s'engageait à garder le secret sur toutes les activités des Sangliers.

< Oui! dit Jean-Loup.

Parfait! Maintenant, le candidat accepte-t-il de subir les épreuves de l'examen d'admission?

J'accepte.

- Le candidat, reprit Cow-Boy ne deviendra membre du clan que s'il satisfait aux trois épreuves qui lui seront imposées. Dans le cas contraire, sa demande sera repoussée. Nous sommes d'accord?

- D'accord, dit Jean-Loup.

- Alors, signe là!

Cow-Boy sauta à terre et vint tendre à JeanLoup un papier et un stylo à bille. Jean-Loup prit le stylo et signa au bas du document.

" Très bien, dit Cow-Boy. Et maintenant, la première épreuve le combat des Bouleux.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Jean-Loup.

- Tu vas voir... Byloke! va chercher l'équipement! >

Pendant que Byloke pénétrait dans l'usine abandonnée, les autres garçons s'engageaient sur la pente et remontaient à travers les sapins. Ils débouchèrent bientôt dans une immense carrière de terre rouge.

" C'est là, annonça Cow-Boy. Notre champ clos pour le tournoi... >

Ils s'avancèrent jusqu'au pied du talus que surmontaient quelques sapins rabougris. Le vent soufflait des cimes désolées aux herbes jaunes, les fagnes, comme on les appelle dans les Ardennes.

Quelques minutes plus tard, le tournoi commençait.

Torse nu, Jean-Loup et Panloy se trouvaient face à face. Chacun portait au bras gauche un petit bouclier fait de planchettes, sur lequel était peinte l'effigie d'un sanglier. A la main droite, une longue sangle de caoutchouc au bout de laquelle était accrochée une boule de cuir enduite de noir de fumée.

" Allez-y! > cria Byloke.

Le premier coup siffla dans les airs. La boule de cuir atteignit Jean-Loup à l'épaule et y laissa une trace noire.

< Un à zéro! > compta Cow-Boy qui arbitrait. Jean-Loup avait été surpris par la rapidité de l'attaque. Il bondit en arrière et esquiva un nouveau coup. il en para un troisième avec son petit bouclier, puis il passa à l'attaque. Mais Panloy était un adversaire de taille, et déjà entraîné à ce genre de tournoi. La boule de Jean-Loup sifflait dans le vide, revenait tournoyer autour de son bras, ou heurtait le bouclier de l'autre. Très vite les deux combattants eurent le visage et le buste ruisselants de sueur.

Panloy marqua un second point. Jean-Loup fut atteint en pleine poitrine.

< Deux à zéro! " cria Cow-Boy.

Les autres Sangliers s'étaient perchés sur la pente et observaient silencieusement.

Puis Panloy manqua son coup. Son bras revint en arrière, la boule tournoya, le corps du champion, fut un instant déséquilibré et, pour retrouver son aplomb, il dut lever le bras garni du bouclier. Jean-Loup frappa sans attendre. Une trace noire apparut sur le flanc gauche de Panloy.

" Bravo! " cria Lustucru.

Le combat devenait plus serré. Jean-Loup flairait les coups à venir de l'adversaire, perçait ses feintes, bondissait, s'échappait, frappait à son tour. Bientôt, on en fut à cinq à cinq égalité.

De nouvelles passes rapides, esquivées pour la plupart, et Jean-Loup marqua un nouveau point. Panloy le rattrapa quelques secondes plus tard.

Quand on en fut à huit à huit, il y eut quelques instants de pause, au cours de laquelle les deux combattants s'observèrent et reprirent leur souffle.

" Tu te défends bien, dit Panloy, avec une nuance d'admiration dans la voix.

- Toi aussi! " répliqua Jean-Loup.

Il tourna les yeux vers sa gauche, aperçut Lustucru' mastiquant un bonbon, hilare, et qui dressait le pouce d'un air conquérant. Cette seconde de distraction faillit lui coûter cher, mais il devina à temps l'attaque brusquée, sentit la boule siffler à son oreille. D'un revers, il frappa à son tour et eut la chance de toucher Panloy en pleine poitrine.

" Huit à neuf! "

Panloy sentit le danger. Sans attendre, il fit tourner sa boule. Mais Jean-Loup baissa la tête et n'en sentit que le vent. Un autre coup, pourtant bien dirigé, claqua sur son bouclier.

Alors Jean-Loup brusqua les choses. Le bouclier haut il fonça sur son adversaire... Panloy se pencha pour esquiver, mais avant qu'il ne se fût redressé, un nouveau coup de Jean-Loup sifflait et la boule noire, passant par-dessus son épaule, l'atteignait dans le dos.

" Jeu! Huit à dix! Jean-Loup gagnant! "

Les Sangliers dévalèrent la pente et vinrent féliciter les deux combattants, tout en sueur, le buste et le visage marqués de traces noirâtres.

" Bravo, champion! " criait Lustucru en frappant sur l'épaule de son nouvel ami.

Jean-Loup serra la main de Panloy, qui ne semblait nullement vexé par sa défaite, puis se tournant vers Cow-Boy

" Allons-y! dit-il. Et la suite?

La suite? Ça vient, répliqua Cow-Boy en souriant. Tu m'as l'air drôlement pressé, toi... Cette fois c'est à Byloke que tu auras affaire pour la charge des Samouraïs. "

De Samouraïs, il n'y en avait que le nom, car rien, dans ce combat, n'évoquait ces guerriers de l'ancien Japon. Le groupe des Sangliers était redescendu de la carrière jusqu'au terrain de football.

En guise de monture chaque combattant avait reçu l'une des vieilles bicyclettes complètement délabrées que les garçons avaient récupérées dans un dépôt de ferraille. Chacun d'eux s'était placé dans le but de l'un des camps. Au milieu du terrain, CowBoy allait donner le signal de la charge en abaissant son foulard rouge.

" Allez-y! " cria-t-il.

Jean-Loup pesa sur les pédales et fit un bond en avant. Son vieux clou aux pneus crevés tressauta sur le sol herbeux et lui transmit une série de secousses qui faillirent le désarçonner.

En face de lui, Byloke se précipitait, tête baissée. Jean-Loup se dressa en danseuse sur les pédales, se tira à grand-peine d'une ornière qui parcourait le terrain puis, reprenant son élan, il fit un brusque crochet pour éviter Byloke qui venait droit sur lui. Soudain, il rabattit son guidon à gauche, et sa roue avant heurta violemment le cheval de fer de son adversaire qui roula à terre.

" Un à zéro! annonça Cow-Boy au milieu des cris poussés par les spectateurs. Seconde passe!... "

La roue avant du vélo de Jean-Loup avait essuyé un rude choc et il dut la dévoiler à coups de talon. Après quoi, il regagna son point de départ.

" Mille millions de pistolets! grondait Byloke. Il m'a bien eu!...

- Partez! " cria Cow-Boy en abaissant son foulard.

Cette fois, ce fut au tour de Jean-Loup de faire la culbute. Pris de front, il vola par-dessus son guidon et atterrit sans douceur dans l'herbe.

Le troisième engagement de la charge devait être décisif. On changea les vieilles bicyclettes qui étaient en trop piteux état, et les deux chevaliers enfourchèrent une nouvelle fois leur monture.

Tous deux foncèrent droit l'un sur l'autre, dents serrées, dos courbé, jarrets tendus, et le choc se produisit, brutal, dans un grand fracas de métal froissé ou brisé. Byloke poussa un cri de rage et roula à terre, tout en empoignant son genou à deux mains.

Jean-Loup parvint à se maintenir un instant en équilibre, puis il tomba lui aussi.

< Jean-Loup vainqueur! " annonça imperturbablement Cow-Boy. Et se baissant vers Byloke qui massait son genou " Rien de cassé? demanda-t-il.

J'en ai pris un vieux coup! " grommela l'autre en se redressant.

Jean-Loûp, lui, portait quelques éraflures sur les bras et les jambes.

" On va soigner ça au ruisseau ", déclara Panloy. Avant la troisième épreuve. En route, les gars! >

Jean-Loup commençait à trouver que l'adhésion à l'équipe des Sangliers coûtait vraiment un peu cher, et il appréhendait une troisième épreuve plus sévère encore.

En compagnie de Byloke, il lava ses ecchymoses à l'eau glacée du torrent qui tombait dans une étroite gorge bordée de sapins. Puis tous deux se regardèrent en souriant.

" Tu tiens bien le coup, dit Byloke. Jusqu'à présent, on ne m'avait pas souvent envoyé par terre! Je crois que tu peux faire partie des nôtres, mon vieux!

- Espérons-le. A propos, ton nom c'est Pauwels, je crois?

- Oui, Gérard Pauwels.

- Mors, pourquoi te surnomme-t-on Byloke?

- Tout simplement parce que je suis né à Gand, pas très loin de l'abbaye de Byloke... On m'a appelé comme ça à l'école, puis ça m'est resté ici... Tu connais Gand?

- Non, avoua Jean-Loup.

- Tu devrais y aller, et à Bruges aussi... C'est chouette, lu verras!

- Hé! Jean-Loup, la suite! " cria Cow-Boy. Jean-Loup se redressa pour constater que l'on avait déjà préparé la troisième épreuve. Un peu plus haut, Lustucru venait de placer une longue planche entre les deux berges du torrent, à deux mètres au-dessus d'un petit bassin aux eaux plus calmes.

" Faudra passer là-haut ", lui dit Byloke.

Accompagné par les Sangliers, Jean-Loup monta jusqu'à la passerelle improvisée. La franchir semblait chose facile.

" Et voilà, lui dit Cow-Boy: Il faut passer de l'autre côté sans tomber à la flotte.

- Comme épreuve, elle n'est pas trop dure, celle-là.

- Ouais... Attends un peu. Avance!... "

Le fracas du torrent emplissait l'étroite gorge. Au-dessous des garçons s'étendait l'étroit bassin, d'un vert sombre. Jean-Loup mit le pied sur la planche, mais à cet instant, Cow-Boy dénoua son foulard rouge et lui banda les yeux.

" C'est comme ça qu'il faut passer, mon vieux

Au moins tu ne risqueras pas d'avoir le vertige...

Mais attention au faux pas! Surtout au milieu...

Allez! Pars! "

Jean-Loup ne dit rien. il serra les dents, étendit les bras et, tâtant la planche du bout du pied, il avança très lentement. Le grondement de la cascade qui se fracassait dans les rochers, à quelques mètres en aval, lui parut devenir plus fort, emplit ses oreilles. Il entendit encore la voix de CowBoy

" Tu ne risques qu'un bain forcé... Et ce n'est pas chaud, je te préviens... Mais tu dois passer! Allez! "

Encore un pas. Jean-Loup hésita, glissa lentement un pied en avant. il sentit qu'il frôlait le vide, s'immobilisa, repartit.

Toujours la rumeur assourdissante du torrent, la buée glacée qu'il sentait sur ses bras nus. Encore un pas...

C'était aux deux tiers du parcours que le passage semblait le plus dangereux, comme Jean-Loup l'avait constaté auparavant. La planche devenait plus étroite et paraissait pourrie sur le bord. Mais, une fois les yeux bandés, le jeune garçon ne pouvait que difficilement apprécier la distance. il continua à tâter le bois devant lui, avança prudemment. Encore un pas...

Des deux rives, les Sangliers l'observaient en silence, retenant le cri de " Attention! " qui leur montait aux lèvres. Lustucru se mordillait le poing. Cow-Boy, les mains aux hanches, appréciait en hochant la tête. Byloke, de l'autre côté du ravin, s'apprêtait à recevoir Jean-Loup.

Celui-ci arriva à l'endroit dangereux. Pensait-il l'avoir déjà franchi? Sans trop de précaution, son pied droit se posa, une partie de la semelle déborda sur le vide. Quand il voulut transférer le poids de son pied gauche sur le droit, la semelle glissa...

Jean-Loup perdit l'équilibre, ses bras s'agitèrent follement. Puis, d'un coup de reins il parvint à se redresser tout en retrouvant l'appui du pied gauche.

" Ouf! " murmura Lustucru.

Jean-Loup resta immobile, légèrement courbé en avant. Il porta la main au bandeau, on crut qu'i] allait l'arracher, mais soudain il se redressa et, très lentement, se remit en marche.

" Bravo! hurla Panloy. Il a du cran!

Il continue! lança Lustucru. Allez! Courage! "Quelques secondes plus tard, Jean-Loup atteignait l'autre rive. Byloke l'empoigna par le bras pour lui éviter de faire un faux pas, puis Jean-Loup arracha son bandeau, se retourna et un sourire illumina son visage pâli.

Ce fut à leur quartier général que se déroula la cérémonie d'accueil dans le clan. Tous les Sangliers s'étaient retrouvés dans le décor étrange et quelque peu impressionnant de l'usine morte.

" Jean-Loup Grandier, tu es maintenant des nôtres, déclara Cow-Boy debout sur l'avant de la vieille locomotive. Nous t'acceptons dans le clan car tu nous as montré que tu avais du cran. Dans huit jours, pour le Grand Rallye, tu nous prouveras, je l'espère, que nous avons eu raison de te faire confiance. Je te décerne l'insigne du clan. Le Sanglier des Ardennes! "

Et au milieu des acclamations du groupe, il vint fixer le badge sur la chemise du nouvel élu.

 

Chapitre II : La chasse au Trésor

APRES deux journées de temps gris et venteux, le soleil était revenu, et un magnifique ciel bleu s'étendait au-dessus de la petite ville de Stavelot, au pied des montagnes boisées, sur la rive droite de l'Amblève.

En cette matinée de juillet, plusieurs cars de tourisme stationnaient déjà sur la place entourée de vieilles maisons pittoresques. Au-dessus des toits on voyait la tour à demi ruinée et recouverte de lierre de l'ancienne abbaye de Saint-Remacle. Dans les étroites ruelles, gens du pays et estivants allaient et venaient. Mais un groupe se distinguait tout particulièrement par sa bruyante gaieté.

c'était le groupe des "grands" de la colonie du Camp-Vert qui, sous la direction de Paul Santénoux, étaient partis, sac au dos, pour le traditionnel "rallye".

C'était, pour ces jeunes, la plus belle période de leur séjour au camp. Pendant quatre jours, par petites équipes, et sans la surveillance des moniteurs, ils allaient partir en camping sauvage le long de l'Amblève ou remonter les pentes boisées jusqu'aux Hautes Fagnes, ces solitudes désolées, couvertes d'herbes jaunes, de tourbières, et où se profilent parfois les ruines de quelque château.

Mais il ne s'agissait pas seulement de faire quatre jours de camp volant. Paul Santénoux avait donné un thème de manœuvre, il avait parlé de " chasse au trésor " sans qu'on sût exactement ce qu'il avait en tête. Refusant de répondre aux questions, il avait simplement annoncé que tout le groupe se rendrait d'abord à Stavelot, recevrait là les instructions utiles, puis se diviserait, chacun cherchant sa chance de son côté.

Les jeunes campeurs venaient de déboucher sur la petite place et s'étaient groupés autour de la vieille fontaine du Perron. Paul Santérioux leva son bâton ferré.

" Un peu de silence! cria-t'il. Rassemblement!... Ecoutez-moi un instant... Nous allons rendre visite à un vieux professeur que les anciens connaissent bien...

Une visite! grommela Lustucru. Je croyais que...    Santénoux lui fit signe de se taire.

" Le professeur Carteret a bien voulu nous recevoir tous ensemble, et vous verrez pourquoi... Alors, un peu de tenue, s'il vous plaît! Et tâchez de ne pas bousculer ses pots de fleurs! Suivez-moi!

Traversant la place en biais, il se dirigea vers une jolie maison du XVIIè siècle. Il gravit le perron, suivi par les garçons, mais il n'eut pas besoin de sonner.

L'approche de cette horde de vingt garçons, malgré tous leurs efforts pour rester calmes, avait donné l'éveil dans la maison, car la porte s'ouvrit aussitôt.

Santénoux salua l'épouse du vieil homme puis il fut introduit dans le bureau du professeur. Tout semblait avoir été réglé à l'avance. Le chef de camp, par gestes, invita les garçons à occuper les quelques sièges libres ou à s'installer en tailleur sur le plancher. Assis derrière son bureau, le professeur Félicien Carteret observait tout cela avec une lueur amusée dans les yeux.

Le professeur était un vieil homme aux cheveux blancs, aux yeux bleus dont le regard était encore étonnamment vif et jeune. De la main, il salua l'assistance puis regarda Paul Santénoux, debout au milieu de la pièce. Après avoir toussoté, celui-ci entama un petit discours : "Je n'ai pas à vous présenter le professeur Carteret, dit-il aux garçons. C'est un de nos historiens les plus illustres, et il est connu, non seulement en Belgique, mais dans le monde entier pour les ouvrages qu'il a écrits sur le Moyen Age, en particulier sur les Croisades ainsi que sur les Templiers...  " Cette année, c'est lui qui nous a proposé le thème de notre grand jeu, du rallye, Si vous préférez... Vous savez déjà qu'il s'agira d'une course au trésor... Mais pas d'une chasse au trésor pour rire! précisa le chef de camp. Ce que vous allez chercher cette fois, c'est un vrai trésor! Vous entendez? "

Les sourcils de Cow-Boy se mirent en accent circonflexe. Byloke poussa un grognement de surprise, Lustucru manqua d'en avaler son chewing gum. Sur tous les visages se peignit l'étonnement ou l'incrédulité.

" Un vrai trésor? demanda Jean-Loup. Vous voulez dire que les gagnants recevront une importante récompense?

Non! Il ne s'agit pas de récompense mais d'un véritable trésor, je vous l'ai dit.

- Et où est-il? " demanda sottement une voix.

Santénoux se mit à rire.

" Ce sera à vous de le découvrir... Mais je laisse la parole au professeur qui connaît la question mieux que moi. "

" C'est une farce? " murmura Byloke à l'oreille de Jean-Loup.

Celui-ci fit une moue dubitative et observa le professeur qui se levait de son fauteuil, et, en s'aidant d'une canne, marchait jusqu'à sa bibliothèque.

" Eh bien, voilà! dit le vieil homme d'une voix sèche et nette. La chasse au trésor que je vous propose d'organiser - et que j'ai proposée à d'autres aura pour point de départ une découverte que j'ai faite il y a une dizaine d'années.

" A cette époque, je travaillais à mon ouvrage sur Philippe le Bel, quand je suis tombé tout à fait par hasard sur un texte assez étonnant, reproduit dans un vieil ouvrage historique. Le voici!

Il prit sur un rayon de la bibliothèque un épais volume et l'ouvrit à la page marquée par un signet.

" L'historien qui le cite, reprit-il, n'a jamais pu interpréter ce texte, et il semble même douter de son authenticité. Et cependant, j'ai toujours eu l'impression qu'il y avait là-dessous un mystère caché. "

Jusqu'à présent, cet exposé ne soulevait pas un grand intérêt parmi les Sangliers. Un vieux bouquin poussiéreux, des récits transmis de siècle en siècle... Rien de cela n'était enthousiasmant.

" Vous avez tous entendu parler des Templiers, je suppose? poursuivit le professeur. C'était un ordre militaire et religieux qui avait amassé d'immenses richesses... Or, le roi de France, Philippe le Bel, voulut s'en emparer. Il fit donc passer en jugement les chevaliers du Temple, sous des accusations particulièrement injustes et infamantes, et un grand nombre d'entre eux furent brûlés vifs, entre autres, le grand maître de l'ordre, Jacques de Molay.

" Or, quelques templiers réussirent à échapper au bûcher, et à passer à l'étranger. Dans ce livre, j'ai découvert le pathétique récit des derniers instants de l'un de ces infortunés, le chevalier Hugues de Mayrand...

Le professeur s'interrompit pour demander

" Vous ne trouvez pas tout cela un peu trop long, mes amis?

- Non, non, fit Cow-Boy qui écoutait attentivement, assis par terre, les coudes aux genoux, les poings serrés sous son menton.

- Fort bien... J'en viens donc au fait important Hugues de Mayrand aurait été chargé par son ami, le grand maître de l'ordre, deux jours avant l'arrestation de celui-ci, le 13 octobre 1307, d'aller mettre en lieu sûr de nombreux documents importants, ainsi que la réserve d'or que contenait la tour du Temple, à Paris... Le trésor quitta la ville dans trois charrettes recouvertes de paille, à destination du Nord, croît-on, et l'on n'en a jamais retrouvé la trace.

- Et c'est ce trésor qu'il faut chercher? demanda Byloke d'un air accablé. Si l'on n' a rien retrouvé depuis plus de six cents ans...

- Un instant! lui dit le professeur. On sait donc que le trésor a quitté Paris. Par la suite, lorsque après un interminable procès, les malheureux templiers furent condamnés à être brûlés yifs, Hugues de Mayrand parvint à s'enfuir à l'étranger...

" Pendant quelques années il erra à travers l'Europe, cherchant à regrouper les compagnons qui avaient comme lui échappé au massacre, puis il se réfugia en Angleterre où il mourut. "

Le professeur laissa son regard planer sur le jeune auditoire, et constata que cette histoire commençait à les captiver.

" Il aurait pu emporter son secret dans la tombe, poursuivit-il, car il était le seul au monde à connaître la cachette du trésor. A aucun prix, il ne voulait que des profanes, un ordre adverse ou les rois de France pussent mettre la main sur ce trésor... mais pourquoi n aurait-il pas souhaité que les héritiers des Templiers puissent un jour reconquérir ces richesses et, par-là, une partie de leur puissance?...

" Il ne pouvait, par précaution, laisser des indications en langage clair; il aurait donc ajouté quelques lignes énigmatiques à son testament, laissant ainsi une sorte de message en code, qui permettrait aux initiés de retrouver l'or des chevaliers de l'Ordre. "

Le professeur revint vers son bureau, et ouvrit un dossier posé sur la table.

" Voici ce document, dit : Je l'ai déchiffré, car il était presque illisible, et je l'ai remis en langage clair pour les gens d'aujourd'hui... Plusieurs personnes ont étudié en même temps que moi ce curieux cryptogramme - ce message secret Si vous préférez - mais nul, pas plus que moi d'ailleurs, n'est parvenu à en deviner le sens.

" Quand j'ai pris ma retraite, j'ai poursuivi mes recherches. Certains mots de ce texte m'avaient laissé croire que l'or était caché très loin d'ici, en Italie, par exemple, car on y parle du Rubicon... J'ai essayé de faire des recoupements d'après l'emplacement des commanderies de Templiers et puis un jour, je me suis dit que j'avais peut-être tort de chercher Si loin... Le Rubicon, vous le savez, est ce petit fleuve que César a franchi avant de marcher sur Rome... Mais en Belgique aussi, il y a un Rubicon, affluent de l'Amblèvê...

- C'est vrai, ça! s'exclama Lustucru. Et pas très loin d'ici... "

Le professeur inclina la tête en souriant.

" Parfaitement, dit-il. Sans grande conviction, j'ai donc exploré les bords de ce satané ruisseau qui, d'ailleurs, est souterrain sur une bonne partie de son cours, et c'est à cette occasion que je me suis cassé la jambe, l'été dernier... "

Il souleva sa canne et tapota sa jambe raide. " Oui, j'ai mal franchi le Rubicon, moi! J'ai glissé sur un rocher... Finies les recherches! Finies pour moi, en tout cas... Voilà pourquoi je n'hésite pas à faire appel à de jeunes chercheurs pour prendre la relève. "

Cette fois, les Sangliers étaient captivés, passionnés. Les petits sourires incrédules, les airs ennuyés avaient disparu. Ils avaient tous les yeux brillants, et pendant que le professeur tirait un paquet de feuillets ronéotypés de son tiroir, les garçons en profitèrent pour lancer des réflexions à mi-voix. Santénoux les observait, amusé. Le professeur vint lui remettre la liasse de- feuillets ronéotypés.

< Votre chef, dit-il en s'adressant aux garçons, va donner à chacun d'entre vous une copie de ce texte énigmatique. Vous l'étudierez, et vous essaierez d'éclaircir ce mystère.

" Comme point de départ, vous auriez intérêt à chercher autour des vestiges de la colonisation romaine, et ils sont nombreux dans notre contrée. Cherchez aussi autour des vieux monastères ou des châteaux forts en ruine... S'il a choisi cette région, Hugues de Mayrand ne l'a pas fait au hasard, car les seigneurs de l'endroit, soutenus par le prince-évêque de Liège, s'opposaient fermement aux entreprises de Philippe le Bel. Or, notre templier avait un compte à régler avec le roi de France. >

Pendant que le professeur parlait, Paul Santénoux avait commencé à distribuer les feuilles. Lustucru lut quelques lignes et fit une affreuse grimace. < Je vous souhaite maintenant bonne chance, reprit le vieux professeur. Et Si vous ne parvenez pas, vous non plus, à trouver la solution de cette énigme, vous vous serez tout de même amusés!

Et Si l'on découvre le magot? > demanda Byloke, d'un air confiant.

Le professeur sourit.

" Eh bien, l'équipe qui aura déniché l'or des çhevaliers aura droit à une récompense, correspondant au tiers de la valeur brute du butin... Un tiers du magot, ce sera déjà une fortune énorme... Il faudrait évidemment en déduire la part que prélèvera l'Etat, et peut-être aussi le propriétaire du terrain, les impôts, les taxes... "Byloke eut un long sifflement, comme s'il se dégonflait.

" Bah! lança gaiement Lustucru. Il y aura tout de même de quoi se payer quelques sucettes! "

" C'est sérieux, tu crois? " demanda Jean-Loup à Cow-Boy une fois qu'ils se retrouvèrent dehors, auprès de la vieille fontaine qui orne la place de la petite ville.

Cow-Boy eut une moue dubitative.

" Est-ce qu'on sait?... Pourquoi pas? Tu trouves qu'il a l'air d'un mauvais plaisant, ce bon vieux savant.

- Oh! certainement pas.

- Mille millions de cancrelats! gronda Byloke en contemplant le document qu'il tenait en main. Tu y comprends quelque chose, toi?

Moins que rien, avoua Lustucru d'une voix morne, en mâchonnant sans vigueur son chewing gum. Moins que rien... Si le professeur n'a pas compris, pourquoi yeux-tu que ce soient nos petites têtes qui déchiffrent quelque chose?

- Ce n'est peut-être pas Si compliqué, suggéra Jean-Loup. Le tout, c'est de trouver un début de piste. "

Cow-Boy, qui était assis sur le rebord de la fontaine, se laissa brusquement glisser à terre.

" Allons! décidons-nous! lança-t-il. Inutile de discuter pendant des heures. Le mieux c'est de se mettre en route sans tarder. N'oubliez pas que nous devons camper, donc trouver un bon emplacement et préparer le dîner... Même s'il n'y a pas de trésor, ce sera une belle randonnée! >

Santénoux les avait déjà quittés, pour retourner au camp, en leur souhaitant bonne chance. Ils restaient une quinzaine, des " grands ", déjà entraînés aux longues marches, à l'escalade, à la vie dans les bois et sous la tente. Quatre jours de camp volant, livrés à eux-mêmes, n'était-ce pas là un programme presque aussi exaltant que la chasse à un problématique trésor? Tous les visages rayonnaient d'entrain.

" On va se diviser en trois groupes, décida CowBoy. Jimmy prendra le commandement du premier, Panloy du second, et moi du troisième... Choisissez vos coéquipiers. Moi, je prends Jean-Loup, Byloke et Lustucru... > Un sourire éclaira son visage " Avec lui, nous sommes sûrs d'avoir toujours de quoi manger! "

Jean-Loup, ravi, se baissa pour ramasser son sac. Byloke se chargea de la tente, en plus de son barda. Lustucru, comme il se doit, s'empara du ravitaillement.

" Quelle direction prends-tu? demanda Cow-Boy a Jimmy.

- Par là, répondit l'autre en indiquant une extrémité de la petite place.

- Bon. Nous partons donc de l'autre côté, trancha Cow-Boy. Vers l'ouest...

- Eh bien, nous, il ne nous reste plus qu'à aller vers le nord, constata Panloy. Allez! Bonne route! Et que le meilleur gagne. "

 

Chapitre III : Les Cavaliers de soir

COMME chef de l'équipe, Cow-Boy avait sans doute  beaucoup de qualités, mais pas celle de ménager ses troupes. Négligeant les protestations de Lustucru, qui aurait volontiers fait de nombreuses haltes casse-croûte, il entraîna ses camarades à une allure soutenue, et ne consentit à s'arrêter pour souffler que quelques minutes au bout d'une heure.

" Mais où nous mènes-tu? finit par grogner Byloke. Tu as un train à prendre?

- Je veux arriver bien avant la nuit, répliqua Cow-Boy.

- Où donc? Tu as un but?

- Peut-être pas un but, mais une idée. Rappelle-toi ce qu'a dit le professeur... "

Le professeur avait dit tant de choses qu'il était difficile de voir à quoi le chef de patrouille faisait allusion. Toutefois, les garçons étaient Si désireux d'aboutir sans trop tarder à un bon terrain de campement, qu'aucun d'entre eux ne se donna plus la peine de poser de questions. Ils faisaient confiance à Cow-Boy...

Vers quatre heures, cependant, Cow-Boy marqua quelque hésitation. Après avoir gravi un sentier escarpé, les quatre garçons venaient d'atteindre le sommet d'une petite éminence au-dessus de l'Amblève, d'où l'on découvrait un magnifique panorama.

" Cinq minutes de repos! annonça Cow-Boy. Maintenant, il faut tâcher de bien s'orienter... Tu as la carte, Byloke? >

Celui-ci déposa son gros sac à terre, puis il tira la carte de l'une des poches extérieures et la tendit à son chef. Cow-Boy la déploya, l'étala sur le sol.

" Nous approchons?" demanda Jean-Loup.

Lustucru, lui, songeait aux choses pratiques, et il profita de la halte pour offrir pain beurré et limonade à ses compagnons.

< C'est par là! décida Cow-Boy en traçant du doigt une ligne sur la carte. Encore une petite heure., après quoi nous dressons le camp. Allez! en route! >

La marche reprit à la queue leu leu, par monts et par vaux. Tantôt, on longeait la rivière, tantôt on remontait à travers bois; on empruntait une portion de route ou de chemin, puis on coupait de nouveau tout droit à travers les arbres ou les bruyères des landes.

A peu près à l'heure dite, Cow-Boy se retourna pour annoncer, un peu haletant sous l'effort

" Nous y voilà! "

Ils avaient atteint un vaste terre-plein herbeux, au pied duquel roulaient les eaux rapides d'une petite rivière, et, au milieu des herbes et des bruyères, ils apercevaient quelques vieilles pierres moussues, un fragment de colonne...

" Je me suis rappelé ce qu'avait dit le professeur", déclara alors Cow-Boy.

Il montra les ruines à demi enfouies dans les hautes herbes.

" Pas loin d'ici, expliqua-il, on a retrouvé la trace d'une voie romaine qui traversait le pays pour se diriger vers la Germanie... Et ces quelques vieux cailloux seraient, prétend-on, les vestiges d'un temple romain élevé à Cérès, la déesse des moissons...

- Encore un cours d'histoire! gémit Lustucru. Tu crois qu'on n'en a pas assez dégusté pour la journée? "

Il arracha une herbe et se mit à la mâchonner d'un air sombre.

" Installons-nous, dit Cow-Boy. C'est un bel endroit pour camper. De l'eau à proximité, on est tranquille... >

Le quatuor mit sac à terre. Jean-Loup et CowBoy nettoyèrent un carré d'herbe, dressèrent la tente. Jean-Loup rassembla quelques grosses pierres et alluma un feu, tandis que Lustucru partait à la corvée de bois.

" Je crois que je dormirai bien, cette nuit! dit Byloke en étouffant un bâillement. Allons : raconte un peu, Cow-Boy, qu'est-ce que tu as derrière la tête?

- Rien de spécial. Mais je crois que c'est là un bon point de départ. "

Quelques minutes plus tard Lustucru revint de la corvée de bois. Jean-Loup attisait le feu. CowBoy plantait le dernier piquet de la petite tente bleue. Byloke était descendu faire un tour au bord de la rivière.

" Et voilà! dit Lustucru en jetant à terre sa brassée de bois mort. Qu'est-ce qu'il y a au menu, ce soir? >

Au même instant, une galopade toute proche et des craquements de branches leur firent tourner la tête, et ils virent surgir, entre les arbres rabougris, trois cavaliers, deux garçons de leur âge et une jeune fille aux longs cheveux blonds. Les inconnus arrivaient droit sur eux.

< Hé! d'où sortent-ils, ceux-là? s'exclama Jean-Loup tout surpris. Attention! Notre tente...>

Déjà les trois cavaliers les entouraient, et il y avait dans leur attitude quelque chose de nettement hostile. Jean-Loup les regardait sans comprendre.

< Qu'est-ce que vous faites là? demanda d'une voix sèche le cavalier de gauche, un garçon mince, aux traits fins, et qui ne semblait pas manquer d'assurance. Vous n'avez rien à faire ici! Allez! Ouste! Vous allez me faire le plaisir de plier bagage et de déguerpir rapidement!

- Nous ne sommes pas sur une propriété privée, que je sache! répliqua Cow-Boy.

- - Ce n'est pas la question!

- - Si, c'est justement la question! lança CowBoy. Ou bien nous sommes sur vos terres, monsieur, et dans ce cas nous vous présentons nos humbles excuses. Ou bien...

Ou bien quoi?

- Ou bien nous restons, répondit Cow-Boy, toujours très calme. L'endroit est public, nous y

sommes chez nous, et nous y camperons si ça nous plaît. Compris? "

Le cavalier serra les dents et se pencha sur l'encolure de son cheval. La jeune fille blonde avait tourné la tête vers lui et semblait un peu inquiète. Le second garçon, blond et maigre, écoutait sans broncher. Un instant, Jean-Loup se demanda Si le premier ne cherchait pas la bagarre, rien que pour le plaisir.

" Alors? Vous décampez? reprit le cavalier.

- Pas du tout, répondit Jean-Loup, à la place de Cow-Boy qui se détournait en haussant les épaules.

- Si vous ne filez pas immédiatement, je lâche mon chien sur vous! cria le cavalier, perdant son sang-froid. Sinus! Ici!... "

Les quatre campeurs virent alors surgir un gros chien-loup qui se glissa entre les chevaux et montra les crocs de façon menaçante.

Cow-Boy se retourna d'un mouvement vif.

< Je vous conseille de rappeler votre chien! gronda-t-il entre ses dents. Sinon... "

Instantanément, Cow-Boy tira de sa ceinture un couteau de scout à large larme. Lustucru s'empara de la hachette avec laquelle il devait fendre le bois. Quant à Jean-Loup il se saisit d'un bâton de taille respectable.

< Patrick! " dit soudain la jeune fille d'un ton de reproche.

Devant l'attitude des Sangliers, le nommé Patrick parut faiblir.

< Ici, Sinus! Couché! " ordonna-t-il au chien-loup.

La bête obéit. Cow-Boy rengaina son couteau et Jean-Loup laissa tomber le gros bâton. Après un instant d'hésitation, Patrick échangea un regard avec son compagnon silencieux, puis il se laissa glisser à terre. L'autre l'imita. Seule, la fille resta en selle, impassible, regardant Jean-Loup droit dans les yeux, ses longs cheveux blonds flottant sur ses épaules.

" " Allons, soyez chic! dit le premier cavalier en s'approchant des garçons. Nous habitons dans la vallée, pas très loin, et c'est ici que nous avons fait notre manège... Il y a des terrains de camping un peu plus bas... Voulez-vous que nous vous aidions, à y transporter votre matériel?

- Ne vous fatiguez pas, mon vieux! répondu Cow-Boy. Nous sommes là et nous n'en bougerons plus. Allez faire trotter vos canassons ailleurs.

- Pourquoi vous entêter?

Nous ne nous entêtons pas. Nous avons nos raisons d'être ici, c'est tout. Et personne ne nous en chassera... "

Le cavalier eut un moment d'impatience. Son visage se colora d'une bouffée de colère.

< Vos raisons, on les connaît, figurez-vous! lança-t-il.

- - Tiens, tiens! fit Cow-Boy. Dites voir un peu...

- - Vous êtes du Camp-Vert, n'est-ce pas?

- Puisque vous le savez! Et quelles sont nos raisons?

- Vous êtes à la recherche de l'or des Templiers! "

Jean-Loup ouvrit de grands yeux et regarda Cow-Boy qui parut lui aussi ébahi.

" Ça, alors! s'exclama Cow-Boy. Vous êtes bien renseignés! Est-ce que ça vous gênerait, par hasard?

- Oui! Parce que, nous aussi...! "

Il y eut un silence. Tous s'observaient avec une curiosité hostile. Puis Cow-Boy soupira et se gratta l'oreille.

< Faut croire qu'il raconte son secret à tout le monde, le bon papa Carteret!

- Peut-être... Mais nous étions ici avant vous! "Cette fois, le second cavalier intervint. Il le fit d'une voix lente et calme, où traînait une trace d'accent.

" " Depuis' un mois, dit-il, nous parcourons la région en tous sens... Patrick a déjà exploré les environs avec le professeur, l'an dernier... Et aujourd'hui que nous pensons avoir découvert un début de piste, c'est pour nous voir dérangés par des inconnus!

- - Mais vous aussi, vous êtes des inconnus pour nous! lui fit remarquer Jean-Loup avec un petit rire. Suivez votre piste et laissez-nous en paix! "

L'intervention de Jean-Loup parut irriter le nommé Patrick. Il le toisa d'un air méprisant, puis s'avança vers Cow-Boy.

C'est le dernier avertissement que je vous donne : partez immédiatement!

- - Non!

Alors, vous l'aurez voulu! " Patrick jeta un regard à son compagnon : " Franz ! Allons-y! > Et il se lança furieusement. Après avoir envoyé bouler Lustucru, il sauta sur Cow-Boy qui vacilla sous le choc et faillit s'écrouler. De son côté, Jean-Loup était aux prises avec le nommé Franz.

Pendant quelques instants la bataille fit rage. Jean-Loup craignait que le chien-loup ne vint au secours de son maître, mais la jeune fille s'était prestement laissée glisser à terre pour empoigner la bête par son collier.

" Attrape! " gronda Patrick en décochant à Cow-Boy un coup de poing qui l'envoya rouler à terre. Puis il se rua sur Jean-Loup qui était parvenu à se débarrasser de Franz. " Et toi, attends un peu... "

Lustucru, assis dans l'herbe, n'osait trop intervenir. Il était tenu en respect par le chien qui aboyait furieusement, à cinquante centimètres de lui, et que la jeune fille ne. retenait qu'à grand-peine.

Jean-Loup s'aperçut qu'il avait affaire à un plus rude adversaire que le long et flegmatique Franz. Il voulut se dégager, mais l'autre était agrippé à lui. Noués dans le corps-à-corps, les deux adversaires s'éloignèrent de quelques pas, piétinèrent les cendres du feu, puis soudain, perdant l'équilibre roulèrent tout au long de la pente herbeuse qui descendait jusqu'au torrent.

Une fois en bas, ils se remirent debout, et la lutte recommença, acharnée. Jean-Loup cherchait surtout à maintenir à distance son adversaire, mais celui-ci attaquait sans relâche. Aussi Jean-Loup devait-il parer, répliquer... Et soudain ce fut le drame...

Sous un coup de poing lancé par Jean-Loup, le cavalier trébucha, son pied glissa sur la berge humide et il bascula et tomba dans le torrent.

Du sommet de la pente, la jeune fille avait tout vu, et elle poussa un cri déchirant qui fit se retourner Franz et Cow-Boy toujours aux prises.

" " Là! là! appela-t-elle en tendant le bras. Patrick va se noyer... Au secours!... "

Elle avait lâché le chien qui déjà dévalait la pente. Franz et Cow-Boy bondirent eux aussi derrière lui, suivis par la fille blonde.

Jean-Loup resta un instant comme hébété. Puis, derrière lui, il entendit les cris, les aboiements... Reprenant d'un seul coup ses esprits, il piqua une tête dans l'eau glaciale, et se mit à nager de toutes ses forces vers le garçon que le flot emportait.

Ce fut à cet instant que Byloke surgit au milieu des buissons. Il ne s'était guère ému du bruit et des cris, croyant sans doute à un jeu, et il resta figé sur place.

< Vite! lui cria Cow-Boy. Par ici... "

Les cinq jeunes se mirent à courir le long de la rive, sautant d'un rocher sur l'autre, ou se courbant pour passer sous les branches des arbustes.

Patrick se débattit dans un tourbillon, émergea d& nouveau. Jean-Loup se rapprochait; on le vit lancer les bras en vain vers celui que le courant emportait.

Encore une tentative... Angoissés, les cinq ne disaient plus un mot. Le chien avait sauté dans la rivière, mais les remous l'avaient entraîné sur l'autre rive et il avait perdu de vue l'endroit où se trouvait son maître.

On vit émerger la tête de Jean-Loup au moment où il abordait un petit bassin aux eaux plus calmes. Il était parvenu à empoigner Patrick et le tirait derrière lui. Les cinq se précipitèrent. Cow-Boy et Byloke entrèrent dans l'eau jusqu'aux hanches, et, pour aider leur camarade, lui tendirent une longue branche. A bout de souffle, Jean-Loup s'y accrocha. Unissant leurs efforts,. les cinq parvinrent à hisser sur la berge Patrîck et son sauveteur.

Une demi-heure plus tard, les vêtements des deux garçons séchaient au-dessus du feu. Enveloppé dans une couverture, Patrick avait cessé de grelotter et, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il regardait avec un sourire celui qui l'avait secouru.

~ Tout ça, au fond, c'est ma faute, dit-il d'une voix un peu tremblante. Je me suis emporté... Je n'aurais pas dû...

- - Bah! c'est oublié, répliqua noblement CowBoy en tâtant son oeil au beurre noir.

- - Vous y tenez tellement, à ce trésor? demanda Jean-Loup qui, lui aussi, se sentait presque remis, après boisson chaude et friction.

Oh! non, c'est un peu de la frime, avoua Patrick. Mais nous avons tout de même cherché Si longtemps qu'en vous voyant installés ici... "

Il haussa les épaules, puis, brusquement, il tendit la main à Jean-Loup.

< < Alors, copains?

- - Bien sûr, copains! répliqua l'autre. Rien de tel qu'une bonne bagarre pour sceller une amitié, tu ne crois pas? "

Les autres imitèrent leur exemple et échangèrent des poignées de main.

" " Tu comprends, reprit Patrick, je considérais un peu cette affaire comme une chose personnelle... Je connais le professeur Carteret depuis toujours, c'est un vieil ami de mon père... Son histoire des Templiers, c'est probablement à nous - et à moi!

- qu'il en a parlé en premier. L'année dernière, j'ai passé une partie de mes vacances à l'aider dans ses recherches...

- ... - ... Jusqu'à ce qu'il se casse la jambe! intervint Lustucru.

Oui, il croît toujours avoir vingt ans... Il sautait au bord de l'Amblève, de rocher en rocher... Ah! quelle histoire pour le ramener!

- Et tu n'as pas continué les recherches? demanda Cow-Boy.

- - Non. J'avoue même que je n'y croyais plus... Et puis, cette année, ça m'a repris... "

Lustucru lui remplit une nouvelle tasse de thé bouillant qu'il but à petites gorgées. Jean-Loup, lui, refusa.

Déjà le soleil baissait à l'horizon. Tout était calme et l'on aurait eu du mal à imaginer, à voir et à entendre ces six garçons, bavardant amicalement sous le regard doux et rêveur de la jeune fille, qu'ils s'étaient Si sauvagement affrontés une heure auparavant.

Cow-Boy se gratta l'oreille. Son esprit actif se résignait difficilement à l'immobilité. D'autre part, il n'avait nullement l'intention de renoncer.

< < Et au cours de vos recherches avec le professeur, demanda-t-il, avez-vous découvert une piste?

- - Non, rien. Ou Si peu de chose...>

Cow-Boy réfléchit un instant.

< < Eh bien, je vais te faire une proposition, dit-il. D'après le professeur, ce trésor est énorme... plusieurs charrettes chargées d'or... Donc, même Si on est plus nombreux à se le.partager, nous serons tous millionnaires, n'est-ce pas?... Nous n'en sommes pas à quatre sous près. Pourquoi ne pas nous associer? Qu'en pensez-vous, les Sangliers?

- - Pour moi, c'est d'accord ", répondit immédiatement Jean-Loup.

Patrick consulta ses amis du regard.

< < Nous sommes d'accord, nous aussi. >

Byloke accepta de bon gré la proposition. Quant à Lustucru il fit mine de rechigner.

< Moi qui avais déjà placé mes millions! soupira-t-il. Enfin, ce sera bien pour vous faire plaisir!... Tant pis! Pour fêter notre association, buvons un coup! "

Il but une large rasade à sa gourde, puis la tendit à Franz.

< Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci. Du vin?

- Penses-tu! fît Lustucru. Du bon jus de l'usine Cocmachin... Un grand cru 1957... la meilleure année. "

La gourde passa à la ronde.

" Il serait peut-être temps de nous présenter les uns aux autres? proposa alors Patrick en se tournant vers les Sangliers. Mon nom, c'est Patrick Vanderkemp. Mes parents ont une maison de campagne, L'Aigletière, à deux kilomètres plus bas au bord de l'Amblève... "

De la main, il désigna son compagnon.

" " Lui, c'est Franz Mayendorf. Il est Allemand et habite Francfort. Il passe depuis quatre ans ses vacances en Belgique, chez nous... Il parle bien le français, n'est-ce pas?

- Sehr gut! - Sehr gut! marmonna Lustucru qui avait quelques connaissances linguistiques.

- Et voici enfin Marion Nelligan, une Canadienne née au nord de Québec... Que nous appelons naturellement Marion des Neiges... "

La jeune fille sourit. Elle avait enlevé le bandeau qui retenait ses cheveux, et ceux-ci tombaient maintenant le long de son charmant visage, illuminé par la chaude lumière du soir.

Jean-Loup la regardait, heureux de la voir enfin perdre cet air distant, qui n'était peut-être qu'un peu de timidité de la part d'une jeune fille seule au milieu de tant de garçons.

" Jean-Loup Grandier, de Paris ", dit-il à son tour.

Ses compagnons l'imitèrent.

" Et maintenant, buvons encore un coup! proposa Lustucru en faisant circuler sa gourde. Puisque nous sommes copains, j'espère que vous allez dîner avec nous?

Il n'est pas six heures! objecta Cow-Boy. Rien ne presse.

- Parle pour toi, mon vieux. Moi, toutes ces émotions m'ont donné la dent... Ah! une énorme platée de spaghetti! "

Patrick se mit à rire.

" Merci de ton invitation, dit-il au gros garçon, mais ce sera pour demain, Si tu veux... Ce soir, nous devons rentrer chez nous. Mes parents nous attendent... Pourtant, comme rien ne presse, Si nous parlions un peu de notre chasse au trésor? "

Les vêtements étendus au-dessus du feu n'étaient pas encore complètement secs. Patrick et Jean-Loup les prirent cependant, et, toujours enveloppés dans leurs couvertures, allèrent se rhabiller sous la tente, où ils empruntèrent pull-overs ou shorts de leurs camarades. Quelques minutes plus tard, ils revenaient s'asseoir auprès des autres. Patrick boutonna son blouson, qu'il avait repris au passage, sur la selle de son cheval.

" " Commençons donc par le commencement, dit-il en tirant un papier de sa poche. Nous possédons tous le même texte, à première vue incompréhensible, mais Si nous mettons en commun nos idées, nous aurons peut-être des chances de trouver plus vite...

- D'accord ", dît Cow-Boy. Puis il se tourna vers Jean-Loup qui dépliait lui aussi le papier du professeur Carteret

" Relis-nous le texte, veux-tu? Et vous tous, faites travailler vos méninges! "

 

Chapitre IV : Les sept sur la piste

ILS ÉTAIENT assis en rond, tous les sept, autour du feu mourant dont la mince fumée montait droite dans l'air immobile. Le soleil descendait à l'horizon et, dans le calme de cette immense solitude, on n'entendait que le grondement du torrent ou le cri d'un oiseau. Attachés à un arbre, les trois chevaux broutaient l'herbe jaune.

Jean-Loup jeta les yeux sur le texte étrange qu'il avait déjà lu à plusieurs reprises au cours de l'après-midi. Il lança un rapide regard à Marion qui l'observait, puis il commença à lire d'une voix lente < A l'heure où Bel se noiera dans le sang, celui qui aura juré de lutter contre les vices et les démons sera fait ch_evalier devant les portes de Cérès, au milieu de frères d'armes. Leur troisième gon fanon t'indiquera la treizième milliaire...

- Ouaf! > fit Lustucru en portant la main à sa gorge comme s'il étouffait. Mais Jean-Loup poursuivit <... Là, lu quitteras la chaussée des Aigles d'Or, et n'écoutant que ton coeur, après six fois cent, lu atteindras le morion. Soulève4e, et, après avoir fait ta prière, commence ta descente aux enfers...

C'est gai! " soupira Lustucru.

Cow-Boy lui lança un regard impatienté.

< Continue! dit-il à Jean-Loup.

- ... Il te faudra d'abord franchir le Rubicon, puis, sans l'aide de Charon, traverser le Grand Miroir. Quand lu verras Sigma, tu toucheras au port. Suis alors le labyrinthe, le chemin de Thésée, jusqu'au gardien de pierre, fais tournoyer ta hache et frappe. Le Trésor est à toi, mais souviens-toi que l'homme sage sur la richesse et l'or ne met point son appui. >

Jean-Loup releva la tête et considéra ses compagnons. Tous avaient l'air perplexes et quelque peu découragés. Seul, Patrick souriait.

< Tu parles d'un charabia! s'exclama Byloke.

- Ouais, grommela Cow-Boy. Si le professeur n'a pas compris toutes ces allusions à l'Antiquité, comment voulez-vous que nous...

- Je donne ma langue au chat! " déclara Lustucru.

Mais Patrick secoua lentement la tête.

" Allons! allons! fit-il. N'abandonnez pas avant même d'avoir cherché!... Il est évident que ce texte est mystérieux, mais il signifie quelque chose. Comme tous les initiés d'une secte ou d'un ordre, les Templiers n'avaient pas coutume de parler en langage clair, accessible aux profanes... Il faut donc interpréter...

- Tu as trouvé quelque chose, toi? lui demanda Jean-Loup.

- Peut-être... Un début de piste, je crois. C'est d'ailleurs pourquoi nous sommes ici, ce soir... Ce que je comprends moins bien, c'est la raison pour laquelle vous êtes venus au même endroit, Si vous n'avez pas pu traduire une seule ligne de ce texte. "

D'un mouvement de pouce, Cow-Boy indiqua les ruines moussues, derrière eux.

< Le professeur avait parlé de vestiges romains. Alors nous. avons pensé...

- Comme nous! interrompit Patrick. Mais nous verrons ça tout à l'heure. Pour l'instant, reprenons le texte au début. La première phrase...

- A l'heure où Bel se noiera dans le sang..., - A l'heure où Bel se noiera dans le sang..., relut Jean-Loup.

- Eh bien, expliqua Patrick d'un air légèrement supérieur, nous avons d'abord pensé que Bel pouvait signifier belluaire, qui désigne un gladiateur romain... Ça allait bien avec l'idée de sang. Nous avons cherché dans la région les ruines d'un cirque du temps de César...

- Mais ça n'a rien donné, intervint Franz. Alors moi, j'ai pensé l'autre jour à " Bel ", le dieu suprême des Babyloniens... Ça m'a amené à Baal, le dieu soleil des Phéniciens. Quand Bel se noiera dans le sang... ça veut peut-être dire tout simplement : quand le soleil se couchera !

- Bravo! cria Cow-Boy en claquant des mains. Ce n'est pas du chewing-gum que vous avez dans la tête, vous!

- C'est une allusion à moi ?> demanda Lustucru. en se soulevant, d'un air menaçant.

Mais déjà Marion disait à son tour

< Ensuite, nous nous sommes creusé la tête au sujet des portes de Cérès.

- Et hier soir, poursuivit Patrick toujours très assure; nous avons découvert, dans la bibliothèque de mon père, à L'Aigletière, un vieux guide qui mentionnait l'existence, dans la région, d'un bâtiment militaire où les Romains entassaient le seigle et le blé.

" On prétend en général que les ruines, auprès desquelles nous nous trouvons, seraient celles d'un temple romain... Je crois plutôt qu'il s'agit d'un entrepôt militaire. Les Romains menaient la lutte contre Ambiorix - le Vercingétorix belge-, et les choses d'intérêt militaire devaient l'emporter sur les édifices religieux... Or, ce dépôt de ravitaillement était placé, dit le vieux bouquin, sous la protection de Cérès, la déesse des moissons...

- Donc, d'après toi, les portes de Cérès, ce serait cette ruine? demanda Jean-Loup, les yeux brillants.

- Pourquoi pas? "

Jean-Loup se retourna pour jeter un coup d'oeil aux quelques blocs moussus et aux fûts de colonnes.

< Oui, pourquoi pas, répéta-t-il. Et la suite? Tu as d'autres idées?

Non, mais en supposant qu'on ait trouvé l'endroit et l'heure... il s'agit maintenant de reconstituer la scène. >Il se leva. Les autres l'imitèrent, et, sans un mot, tous s'approchèrent des murs rasés du bâtiment central. Ils s'immobilisèrent devant les vestiges de ce qui avait peut-être été jadis une porte.

Patrick mit le genou en terre.

" Le postulant devait s'agenouiller ici, devant le grand maître de l'ordre, reprit-il. Douze de ses compagnons l'entouraient, portant chacun leur gonfanon...

- Qu'est-ce que c'est, un gonfanon? demanda Lustucru.

- Un étendard. Allez! au travail! Mimez la scène! >

Quelques minutes plus tard, les sept compagnons avaient taillé des branches d'arbre, à l'extrémité desquelles ils avaient fixé leur foulard, puis ils s'étaient groupés en cercle autour de Jean-Loup agenouillé devant la porte.

" Non, ce n'est pas ça, déclara soudain Jean-Loup en se redressant. Puisqu'il est question du treizième gonfanon... >

Frauz étudiait son carnet de croquis où il avait déjà dessiné cinq ou six positions différentes pour les chevaliers.

" On dit pourtant : " Au milieu de ses frères d'armes l " fit-il observer. Puis soudain son visage s'illumina, et il se frappa le front " J'y suis! Les chevaliers étaient rangés en ligue... Le postulant se trouvait au milieu... Six frères d'armes de chaque côté... Lui-même était donc le septième, chiffre sacre... Treize au total...

- Bravo! cria Cow-Boy. Reprenons vite nos places! Le soleil se couche... Jean-Loup devant la porte... Six compagnons a sa droite... Et en supposant six autres à sa gauche, le treizième gonfanon... Allez-y! "

Jean-Loup remit le genou en terre, et les autres s'alignèrent à sa droite : Lustucru, Byloke, Franz, Cow-Boy, Patrick, et enfin Marion. Chacun d'eux tenait à la main son faux étendard.

Le soleil allait disparaître derrière la crête boisée de la montagne. Les ombres s'allongeaient démesurément. Jean-Loup se redressa et passa devant ses camarades, examinant l'ombre portée de leurs bâtons.

" ... Onze... douze... treize... Voilà! dit-il. < Leur treizième gonfanon t'indiquera la treizième milhaire... " C'est la direction indiquée par l'étendard de Marion!... "

Brusquement, son enthousiasme tomba. Il revint vers Patrick qui n'avait pas bougé.

< Très joli, tout ça, soupira-t-il. Mais vous rappelez-vous à quelle date les trois chariots couverts de paille et transportant le trésor ont quitté Paris?... La veille de l'arrestation des Templiers! Donc, le 12 octobre 1307... Ça change un peu les choses.

- Pas mal! pas mal! convint Patrick avec un sourire satisfait. Eh bien, imagine-toi que j'y ai songé moi aussi... Si le Templier a caché ici son trésor, ce devait être vers la fin d'octobre... Or, le soleil ne se couchait pas au même point de l'horizon... Tout le monde sait cela...

- C'est justement ce que je disais, déclara Jean-Loup. Aujourd'hui, le soleil se couche beaucoup plus à l'ouest qu'en octobre.

- Et tu oublies aussi que, depuis l'an 1307, on a modifié le calendrier... >

Les dernières lueurs du soleil formaient une auréole d'or autour des silhouettes immobiles.

" Eh bien, j'ai étudié hier la question reprit allégrement Patrick. Hier soir, mon oncle, qui est mathématicien, a calculé la différence d'angle... la déclinaison... Il nous suffit de corriger la direction de l'ombre...

- Et comment? grommela Cow-Boy qui semblait complètement éberlué.

- Oh! pas la peine d'être astronome ou navigateur... Mon oncle a fait le calcul... Voilà le dessin! "

Il tira de sa poche une feuille de papier qu'il déploya.

" Cette circonférence, c'est l'horizon, expliqua-t-il. Son centre, c'est l'endroit où nous sommes. Et ces deux rayons, qui forment un angle de 20° environ, indiquent la déclinaison du soleil. Si vous préférez, sa position vers la fin d'octobre et au 1er août... "

Il appliqua la feuille sur le sol en s'arrangeant pour que l'un des rayons suivît la direction de l'ombre portée par le gonfanon.

" Voilà, reprit-il. Le rayon qui part plus à droite indique la direction de l'ombre en octobre... Il suffit de le prolonger...

Et le treizième gonfanon nous indique le chemin de la treizième milliaire! s'exclama Jean-Loup. Il doit s'agir d'une borne qui, le long des routes, marquait les distançes comme nos bornes kilométriques... Allons-y! "

A la queue leu leu, ils avancèrent, suivant la direction que Jean-Loup leur indiquait de la main. Deux ou trois fois, ils dévièrent de leur route, et Jean-Loup les corrigea. Puis des cris l'avertirent qu'ils avaient trouvé...

Jean-Loup planta un bâton en terre pour marquer son point de départ, et, en compagnie de Patrick, il rejoignit les autres, qui étaient tombés en arrêt devant une large dalle, assez grossièrement taillée, qui émergeait des herbes à une cinquantaine de mètres derrière les ruines.

" C'est ça! dit Byloke. Et maintenant?...

- Tu quitteras la chaussée des Aigles-d'Or..., - Tu quitteras la chaussée des Aigles-d'Or..., récita Franz.

Ça, c'est facile, dit Cow-Boy. Les aigles d'or, ce sont les légions de César. La chaussée romaine, on y est... puisqu'il y a la borne...

Et n'écoutant que ton coeur,.., Et n'écoutant que ton coeur,.., murmura Marion.

- Qu'est-ce que ça veut dire? Tourner à gauche, du côté du coeur?

- Un peu vague! soupira Jean-Loup. La suite? Après six fois cent, tu atteindras le morion..., lut Cow-Boy sur son feuillet. Ouais! Six cents fois quoi? Des mètres? des kilomètres?

- Six cents pouces ou six cents lieues! " fit Byloke d'un air lugubre.

Mais Marion suivait encore son idée.

" ... N'écoutant que ton coeur... que ton coeur...

répétait-elle. Puis elle eut un cri : " Oh! et Si c'était six cents battements de coeur?

- Hum! fit Jean-Loup. Mais on peut toujours essayer... En gros, ça doit faire six cents pas...

- Dans quelle direction? demanda Franz.

- Eh bien, toujours. la même, décida Jean-Loup. Une ligue droite qui part du bâton, là-bas, passe par la borne et continue... Allons! compte, Marion! puisque c'est toi qui crois avoir deviné! "

Tous se mirent en route, suivant toujours la ligne idéale tracée par Jean-Loup. Marion avait posé la main sur son coeur, et bien qu'il fût presque impossible de le sentir en marchant, elle çomptait à un rythme régulier

" ... Trente-sept... trente-huit... "

Les autres suivaient. Patrick et Jean-Loup étudiaient le sol d'un air grave; Cow-Boy, lui, regardait déjà au loin, au-delà de la jeune fille. Byloke venait sans grand enthousiasme comme s'il n'y croyait pas, et Lustucru en profitait pour enfourner quelques bonbons. Un peu en arrière, Franz observait la marche et se repérait sur la borne et le bâton pour corriger la direction Si ses amis venaient à dévier.

Quelques minutes passèrent. Le soleil était déjà couché mais le ciel restait clair, un léger vent se levait. Bientôt ils débouchèrent sur la hauteur et eurent devant eux une vaste étendue solitaire, cou verte d'herbes jaunes, d'où émergeaient, çà et là, d'étranges amas de rochers.

" Nous devons approcher, cria alors Franz, en queue de file. Le morion devrait se trouver dans ce secteur.

- Gonfanon... morion! grommela Lustucru. Je vais encore passer pour un idiot, mais " kekcékça" un morion?

- J'ai cherché dans le dictionnaire, répondit Franz en souriant. C'est un casque de fer comme en portaient les hallebardiers.

- Eh bien, votre morion, depuis le temps, il aura eu le temps de rouiller! s'exclama Lustucru, retrouvant sa bonne humeur.

- Six cents! cria Marion au même instant.

- C'est dans le coin! affirma Patrick. Cherchons tout autour... >

Lustucru haussa les épaules, et pendant que les autres commençaient à fouiller les herbes en élargissant le cercle de leurs recherches, il se hissa sur un énorme rocher et contempla ses compagnons d'un oeil apitoyé. Puis il souffla, d'un air désabusé, fouilla dans sa poche, et en tira deux plaquettes de chewing-gum qu'il fourra dans sa bouche.

" Le morion! grommela-t-il. Il a bonne mine, leur morion. Et personne ne s'occupe du menu de ce soir! Et la nuit qui vient! Misère! "

Afin de mieux s'asseoir, il se redressa d'un coup de reins, voulut changer de place, mais soudain il sentit le rocher vaciller sous lui. Il tenta de rétablir son équilibre, sa main glissa sur la face moussue de la pierre, et, avec un grand cri, il fit la culbute et tomba sans dommage dans l'herbe.

Tous les autres s'esclaffèrent en le voyant les quatre fers en l'air. Vexé, Lustucru commença à rager entre ses dents, mais soudain il s'interrompit, sa bouche s'entrouvrit, ses yeux s'agrandirent...

De l'endroit où il gisait, il voyait soudain le rocher sous un angle nouveau... Oui, l'énorme pierre couverte de mousse avait vaguement la forme d'un casque de hallebardier!

" Le morion! hurla Lustucru, en trépignant dans les herbes foulées. Je l'ai! je l'ai! j'étais dessus!...

Cette fois, il est bien fou! " soupira Cow-Boy plein de commisération.

 

Chapitre V : Le morion

QUELQUES minutes plus tard, le " morion " était dégagé des broussailles et des herbes folles qui masquaient sa base. Puis en s'aidant de couteaux, de morceaux de bois, et même à main nue, les garçons déblayèrent tout autour, pour s'apercevoir enfin que le rocher n'était pas planté dans le sol Mais seulement posé sur la terre. Privé des gros cailloux qui l'entouraient et l'étayaient, il semblait encore plus branlant que lorsque Lustucru était monté dessus. < Le texte dit de le soulever! " fit remarquer Cow-Boy tout haletant. Mais pour ça, il faudrait une grue... Allons-y, les gars! Poussons un bon coup... Et attention aux pieds! "

Jean-Loup et Cow-Boy glissèrent des branches sous l'énorme pierre; les autres s'arc-boutèrent et poussèrent de toutes leurs forces. Marion elle-même y mit les deux mains. Le bloc oscilla, retomba, pencha de nouveau et, après être resté quelques secondes en un équilibre instable, il bascula dans l'herbe avec un choc sourd.

< Bravo! hurla Lustucru qui n'avait cependant pousse que mollement.

- Regardez! " murmura Marion.

A la place qu'occupait auparavant le roc à l'étrange forme, on apercevait ce qui semblait être une large dalle.

Tous s'accroupirent, la dégagèrent de la terre et des herbes qui la recouvraient en partie, puis, après avoir gratté tout autour avec leurs couteaux, ils repérèrent les contours de la dalle qui constituait un carré d'environ quatre-vingts centimètres de côté. A l'aide de leurs couteaux, les garçons nettoyèrent les interstices, mais ne découvrirent rien qui permît de la soulever.

" C'est trop bête! ragea Cow-Boy qui venait de casser sa lame dans une fente. Il faut pourtant la soulever!

- Nous reviendrons demain avec des pics, proposa Lustucru.

- Non, non, tout de suite! Sinon, je n'en dormirai pas! Allez! Taillez des branches!

Ce ne fut pas chose facile. Pourtant, en unissant leurs efforts et non sans s'érafler les doigts, ils parvinrent à déplacer légèrement la dalle, glissèrent des bâtons pointus dans la fente, tirèrent encore, et, enfin, comme un énorme bâillement, la plaque se souleva et leur souffla au visage une haleine de pourriture et d'humidité.

< Allez-y! Ho! hisse... Attention!... >

La dalle de pierre se mit toute droite et retomba dans l'herbe. Un puits sombre apparut.

Patrick alluma sa torche électrique et en dirigea le faisceau vers l'orifice béant. On n'en distinguait pas le fond, mais on apercevait fixés dans la paroi des barreaux de fer à demi rongés par la rouille.

< Un souterrain! souffla Byloke en secouant sa main droite endolorie. Tu parles d'un trou!

- Il faut y aller! dit Cow-Boy en se penchant au-dessus du puits ténébreux. Qui s'y risque le premier?

- Comptez pas sur moi pour descendre là-dedans! protesta Lustucru. D'abord, je suis trop gros pour passer, puis ça doit être plein de rats et d'araignées... Hou!

Personne ne rit. Ils contemplaient tous le puits en silence, et soudain, sans un mot, Frauz vint engager ses jambes dans le trou et tâta du pied le premier barreau.

" Attention! dit Jean-Loup en le saisissant par le bras. Vas-y doucement... >

La tige de fer résista à la pression du pied, mais, quand Ie jeune Allemand y pesa de tout son poids, elle céda brusquement et on l'entendit rebondir dans les profondeurs.

Toujours soutenu par Jean-Loup, Franz se laissa légèrement descendre pour essayer le barreau suivant. Le résultat fut le même.

" Rien à faire, maugréa-t-il en se hissant hors du trou. C'est complètement pourri là-dedans!

Le crépuscule gagnait déjà le vaste plateau. Maintenant les étendues d'herbes folles n'étaient plus jaunes mais grises, et, sous les arbres, les ombres s'épaississaient.

" Laissons tomber pour ce soir! insista Lustucru. On n'y voit plus rien... Nous reviendrons demain.

- Pas question! " répliqua Cow-Boy, approuvé par tous les autres.

Il dénoua le lasso qu'il portait toujours en bandoulière et en noua l'extrémité sous les bras de Franz.

" D'accord? Tu y vas? songea-t-il seulement à demander.

- Evidemment! " répondit l'autre d'une voix tranquille, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde.

L'instant d'après, Franz avait disparu dans le trou noir et les garçons laissaient prudemment filer la corde. En se penchant, ils distinguaient par moments la lueur dansante de la torche électrique, puis soudain la corde se détendit.

" Il a dû toucher le fond, puisqu'il y a du mou, déclara Cow-Boy. Mais on ne le voit plus! "

Tous se penchaient au-dessus du puits ténébreux d'où montait un souffle froid. Ils attendaient, le coeur battant. Puis Jean-Loup saisit la corde, lui imprima quelques secousses, la remonta même d'un mètre, la laissa de nouveau filer.

" On dirait qu'il n'est plus au bout! Il a dû se décrocher... Il a peut-être trouvé une galerie à l'horizontale...

- Pourvu qu'il n'aille pas trop loin! " dit Manon, dont la tête blonde frôlait la sienne.

L'inquiétude commençait à naître. Déjà la nuit s'appesantissait sur le plateau désert, le vent soufflait plus fort, par longues vagues qui roulaient dans les herbes et faisaient craquer les branches des arbustes.

" Ohé! Franz! tu m'entends? " appela Byloke. Ce cri les fit sursauter. Aucune réponse ne monta du souterrain.

< Pas d'affolement! dit alors Jean-Loup. Il n'y a guère plus de deux ou trois minutes qu'il est descendu...

- Et s'il est tombé? demanda Lustucru d'une voix étranglée. Hein? S'il s'est perdu dans un labyrinthe?

- Encore une minute, et je vais le chercher! décida Cow-Boy.

Byloke éleva son poignet à hauteur de ses yeux et tenta de voir l'heure à son bracelet-montre.

" Du calme! du calme! recommanda Jean-Loup qui avait maintenant pris la corde des mains de Cow-Boy et tirait doucement sur elle comme un pêcheur qui cherche à appâter un poisson. Attendons encore un peu, puis nous irons le chercher.

- Il en met du temps! " soupira Marion.

Brusquement, la corde s'agita, fila de plus d'un mètre entre les doigts de Jean-Loup. Après quoi, il y eut trois brèves secousses, comme un signal.

" Ça y est, les gars! il veut remonter! s'écria Cow-Boy en empoignant de nouveau la corde pour aider Jean-Loup. Aidez-nous!... Ho! hisse!... >

On distingua de nouveau la lueur de la torche au fond du puits. Puis une forme sombre monta vers eux, émergea, et ce fut à qui empoignerait Franz pour l'extraire du souterrain.

Haletant, couvert de terre et de boue, il s'essuya le front d'un revers de main, puis il eut un petit rire satisfait.

< Alors? Qu'as-tu trouvé? Raconte! demandaient les autres, chez qui l'angoisse avait soudain fait place à la surexcitation.

- Wunderbar!... - Wunderbar!... Formidable! lança Franz d'une voix encore haletante. Je descends. Je vois un long couloir en pente, dans le rocher. Alors je me détache et j'avance... C'est plein de boue. Puis ça s'élargît, et tout à coup je vois... Devinez!... Une rivière souterraine! >

Il y eut des exclamations, des cris, une véritable tempête d'enthousiasme, d'autant plus violente qu'elle succédait à des minutes d'angoisse.

" C'est le Rubicon! déclara Patrick. Le grimoire le dit. Rappelez-vous : ... Il le faudra d'abord franchir le Rubicon...

- - Oui, mais c'est impossible, annonça tranquillement Franz. Impossible en tout cas sans un canoë ou un canot pneumatique... il faudra revenir. >

Quelle douche froide! Brusquement silencieux, les garçons se consultèrent du regard. Lustucru grommela <Dommage! ", tandis que Byloke haussait rageusement les épaules. Revenir !... Alors qu'ils touchaient au but! Nul n'aurait imaginé une telle déception.

" Oui, Franz a raison, dit enfin Jean-Loup, faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Nous avons déjà réalisé pas mal de choses pour aujourd'hui, n'est-ce pas? Allons dormir, et retrouvons-nous ici demain.

- Entendu! dit à son tour Patrick. Vous passez la nuit sous votre tente. Nous, nous retournons à L'Aigletiere. Demain après-midi, nous amènerons le matériel que je serai allé chercher à Stavelot des canots gonflables, des cordes, d'autres lampes... J'ai comme une idée que la journée sera passionnante! "

 

Chapitre VI : Dans le labyrinthe

AU FOND du puits, Jean-Loup et Patrick reçurent  le second canot gonflable que leur faisaient descendre les autres au bout d'une corde. Puis, les chargeant sur leurs épaules, ils s'engagèrent prudemment dans le long couloir qui descendait jusqu'à la rivière.

Comme avait pu le constater Jean-Loup, il s'agissait là d'une galerie naturelle, mais qui avait été partiellement aménagée par l'homme, très longtemps auparavant. Certaines arêtes de rocher avaient été taillées pour élargir le passage. Ailleurs, des marches grossières apparaissaient sur le sol boueux. On repérait aussi quelques crampons de fer rouillés, plantés dans la paroi.

" Ce devait être un passage très ancien, que connaissait notre templier, avait déclaré Patrick. C'est sans doute lui qui en a fait camoufler l'entrée... > Il hésita une seconde. ~ ... Après y avoir caché son trésor! ajouta-t-il avec un petit rire. Du moins, espérons-le! >

Derrière eux, Cow-Boy venait de descendre au fond du puits. Il fut suivi par Marion, Franz et Lustucru, et enfin par Byloke qui se laissa glisser, après avoir attaché la corde au gros rocher renversé par eux, la veille. Le chien avait été laissé à l'extérieur.

Toute l'équipe se retrouva quelques minutes plus tard au bout de la galerie. Le couloir s'élargissait et à leurs pieds s'étendait une petite plage devant laquelle glissait le flot noir du Rubicon.

Les garçons gonflèrent les canots pneumatiques, les mirent à l'eau, chargèrent dedans leur matériel.

< Alors, on y va? demanda Patrick d'une voix où perçait une certaine émotion.

- On y va! répondirent les autres en choeur.

- Mais prudence! ajouta Lustucru. Rasez les bords! Il pourrait y avoir des rapides, des cataractes...

Les jeunes gens s'embarquèrent. Jean-Loup, Marion, Byloke dans le premier dinghy. Patrick, Cow-Boy, Franz et Lustucru dans l'autre. Ils s'écartèrent légèrement de la petite plage, et les légers canots furent tout de suite entraînés par le courant. A coups de pagaie, les explorateurs redressaient le cours, ou ralentissaient quand le couloir se rétrécissait.

Ils filaient en silence, n'entendant que le léger clapotis de l'eau. Leurs lampes électriques étaient braquées sur les deux bords et loin devant eux. Cette étrange plongée dans les ténèbres les empli~ sait d'une angoisse mêlée d'exaltation.

Ils suivirent d'abord un étroit tunnel, sous une voûte de rocher de hauteur inégale et parfois Si basse qu'ils étaient obligés de baisser la tête. Soudain, Marion poussa une exclamation de surprise.

La rivière venait de l'élargir, et le premier canot débouchait dans une immense grotte, de soixante à quatre-vingts mètres, dont la voûte, garnie de stalactites blanches, jaunes ou roses, scintillait sous les feux de leurs lampes.

Autour d'eux, le Rubicon s'étalait maintenant, presque immobile, sans une ride.

< Le Grand Miroir!" dit Marion d'une voix admirative et craintive à la fois.

Ses mots résonnèrent longuement dans la salle ténébreuse et ses échos se perdirent peu à peu.

Jean-Loup, dans le premier canot, se remit à pagayer. Dans l'autre, Patrick l'imita, et les deux frêles embarcations glissèrent sur le miroir des eaux.

Les jeunes gens regardaient autour d'eux, en silence, comme s'ils avaient eu peur de briser quelque sortilège, puis Patrick tira le document de sa poche, et lut à la lumière de sa lampe

Il te faudra traverser le Grand Miroir... Quand tu verras Sigma, tu toucheras au port...

Les canots se rapprochaient de la rive opposée. Cessant de pagayer les garçons laissèrent leurs embarcations dériver, tandis qu'ils observaient la paroi maintenant proche.

" Vous voyez quelque chose, vous? grommela Cow-Boy.

- Pas la queue d'un rat! répliqua Byloke.

Faisons tout le tour du Grand Miroir, proposa Iean-Loup, et examinons mètre par mètre. > Lustucru eut un rire qui se répercuta sous la voûte.

< Alors, c'est pas bientôt fini! s'exclama-t-il. Heureusement que j'ai emporté des casse-croûte! >

Lentement, les canots avancèrent le long de la muraille rocheuse, mais elle n'offrait que des aspérités ou de longues crevasses où ruisselait l'humidité.

< Quand tu verras Sigma, marmonnait Jean-Loup... Sigma... c'est la lettre < S >, en grec... >

En vain, ils cherchaient des yeux quelque signe, quelque indice gravé sur le roc, quand soudain, Franz poussa un cri en montrant du doigt une faille dans la paroi. Oui, cette anfractuosité du rocher, cette entaille irrégulière et profonde, avait vaguement la forme d'un S gigantesque.

" Là! là! regardez! criait Franz au comble de l'agitation. C'est le Sigma... Le grand S... Quand tu verras Sigma, tu toucheras au port... Abordons!

Les deux canots convergèrent vers le point indiqué, et les garçons constatèrent qu'une petite plage de sable rougeâtre s'étendait au pied de cette faille à l'étrange dessin. C'était certainement là qu'il fallait aborder, car presque partout ailleurs il n'en était pas question, les parois de la caverne tombant à pic dans l'eau noire. Jean-Loup sauta à terre, les autres le suivirent. Après avoir tiré au sec leurs canots, ils s'approchèrent de la crevasse en zigzag et la sondèrent à l'aide de leurs torches.

" Ça m'a tout l'air d'une entrée de souterrain, dit Patrick.

- Allons-y voir! décida Cow-Boy.

- Le manuscrit dit Suis le labyrinthe, le chemin de Thésée, jusqu'au gardien de pierre, rappela Jean-Loup. Il s'agit probablement là de l'entrée...

- Hé! minute! protesta Lustucru. Nous n'avons déjà pas mal réussi, n'est-ce pas? Alors, je suggère pause café et casse-croûte... Avant d'aller plus loin, pour nous donner du coeur!

- Ecoute, Lustucru, on touche au but! gronda Cow-Boy. Pour une fois, fais taire ton estomac!

- C'est bon, c'est bon! marmonna le gros garçon, résigné, en remettant en place l'énorme sac bourré de victuailles qu'il avait tiré du canot. Si on est coincé là-dedans, hein? Si on rôde pendant douze heures dans le labyrinthe en question, hein? Le ventre creux...

Les autres ne l'écoutaient pas. Ils venaient de se grouper devant la faille, et Jean-Loup y pénétrait.

En file indienne, ses compagnons suivirent. Manon passa l'avant-dernière. Lustucru attendit un instant sur la petite plage, puis il eut un haussement d'épaules et pénétra à son tour dans l'étroite crevasse.

Les sept jeunes gens s'enfonçaient dans le boyau ruisselant d'humidité. Parfois, ils s'éraflaient l'épaule au rocher, parfois leurs pieds s'enfonçaient dans le sol bourbeux. Des gouttes glacées leur tombaient sur la tête.

" Ils auraient pu l'aménager, leur tunnel! > gronda Cow-Boy qui s'était durement heurté à un rocher saillant.

Quelques failles apparurent dans le roc, des deux côtés, curieusement symétriques, et s'enfonçant dans l'ombre. Etait-ce ce qui justifiait le nom de labyrinthe? Aucun des garçons ne se risqua à en faire l'expérience, et tous continuèrent à suivre le couloir principal qui semblait plus large et plus sur.

Lustucru qui venait le dernier n'était pas trop rassuré en sentant les ténèbres se refermer derrière lui.

Soudain, un cri de terreur retentit

< Au secours! "

C'était Lustucru qui l'avait poussé. A l'un de ces carrefours formés par le boyau principal et les failles transversales, il avait projeté le rayon de sa lampe dans l'un de ces creux d'ombre, et il avait aperçu des sortes de petites formes noires pendues au plafond. Intrigué, il s'était approché, lorsque, tout à coup, ces formes avaient pris vie, s'étaient déployées. Un bruit d'ailes veloûté, de petits cris suraigus, des ombres qui tournoyaient soudainement et frôlaient sa tête...

Des chauves-souris! Affolé, Lustucru recula d'un bond, lâcha sa lampe, glissa et se retrouva assis dans la boue. Les autres s'étaient retournés, et tout de suite comprirent. Il y eut des rires...

< Des chauves-souris, expliqua Cow-Boy. N'aie pas peur, elles ne mordent pas... Elles ne te toucheront même pas! Laisse4es se calmer... >

D'une main tremblante, le gros garçon ramassa sa lampe, puis, en rampant, s'éloigna de l'endroit dangereux.

" Manquait plus que ça! " geignit-il.

La caravane reprit sa marche. Nul n'avait songé à calculer le temps; ni même à mesurer approximativement la distance parcourue. Jean-Loup entrainait son monde et les autres se hâtaient, pour ne pas rester en arrière dans le noir.

Et voilà que le boyau s'élargit. Ils débouchèrent dans une petite caverne de forme presque circulaire, sans issue apparente, où le souterrain semblait se terminer.

" Un vrai cul-de-sac! " constata Patrick.

Déjà Jean-Loup examinait les parois, à la lueur jaunâtre de sa torche. Sur leur gauche, ils aperçurent une large dalle toute droite, comme incrustée dans le roc, aux saillies irrégulières.

" C'est peut-être ça, le gardien de pierre? suggéra Jean-Loup.

- Et ça? s'écria Marion. Qu'est-ce que c'est?... "

Elle leva le doigt pour montrer, sculpté dans le rocher nu, une sorte de monogramme en relief manifestement tracé par une main d'homme et qui affectait vaguement la forme d'un H majuscule.

" Oui, un H! déclara Patrick. L'initiale de Hugues de Mayrand...

- On y est! on y est! s'écria Lustucru, subitement ragaillardi.

- ... Fais tournoyer la hache!... " récita Jean-Loup.

Brusquement, il poussa une exclamation.

< J'ai compris! j'ai compris!...>

Des deux mains, il saisit les deux jambages du H et tenta de le faire tourner sur lui-même. Ses mains glissèrent, rien ne bougea, et il dut s'y reprendre, les traits crispés par l'effort.

Cette fois, la lettre de pierre vira lentement sur elle-même.

" La hache tourne! cria Marion en battant des mains.

- Et moi, je frappe! " hurla Byloke qui fonça, l'épaule en avant, et heurta à toute volée la dalle de pierre.

Il y eut un grondement sourd, et la dalle s'abaissa, découvrant une espèce de caveau de quelques mètres carrés.

< Un tombeau! > fit Patrick d'une voix étranglée.

Par l'ouverture, ils avaient maintenant pénétré dans une sorte de caveau rectangulaire, aux murs suintants d'humidité, au milieu duquel se dressait un tombeau formé de larges pierres disjointes et surmonté d'un gisant.

Leurs lampes éclairaient l'étrange monument dont ils n'osaient trop approcher.

" Un tombeau du Moyen Age!" dit Patrick entre ses dents serrées.

Il en fit le tour. Les autres l'imitèrent, frissonnant dans l'air glacial, incapables de parler.

Derrière la tête du gisant, une dalle brisée découvrait l'intérieur de la tombe. Patrick se courba en deux, projeta le rayon de sa lampe à l'intérieur dans le trou noir. Ses nerfs se crispaient. Il s'attendait à découvrir des ossements...

" Oh! venez voir! " s'exclama-t-il soudain d'une voix rauque.

A la lueur de sa lampe, il voyait luire, au fond, des sortes de petits blocs de métal jaune, entassés dans des caissettes disloquées.

Franz regarda lui aussi, puis, sans dire un mot, il se mit à quatre pattes, se glissa à l'intérieur et ramena l'un de ces blocs brillants...

Toutes les lampes convergèrent vers ce qu'il tenait en main lorsqu'il se redressa... Il y eut des exclamations sourdes, puis un grand silence de stupeur.

C'était un lingot d'or!

" Oui, c'est de l'or! parvint enfin à proférer Jean-Loup. De l'or!...

- Et il y en a plein là-dedans! annonça Franz d'une voix tremblante. Pour des millions, des centaines de millions... >

Tout cela était tellement incroyable, tellement fabuleux que les adolescents étaient incapables de crier leur joie. Instinctivement, ils parlaient à voix basse, comme dans une chapelle. Ils se passaient le lingot d'or de main en main.

Puis Cow-Boy reprit le sens des réalités pratiques. < Formidable! dit4l. Et maintenant, il faut emporter tout ça... Comment faire?

- On retourne aux canots, proposa Byloke, on vide nos sacs, on vient les remplir ici... En quatre ou cinq voyages...

- Entendu~. > dit Jean-Loup.

Laissant leurs compagnons auprès de la tombe, Jean-Loup, Byloke et Cow-Boy reprirent en hâte le long chemin qu'ils venaient de parcourir. Haletants, ils débouchèrent enfin du labyrinthe, sur la petite plage, projetèrent le faisceau de leurs lampes devant eux, à droite, puis à gauche... Trois cris de stupéfaction et d'effarement...

Les canots avaient disparu!

 

Chapitre VII : Prisonniers des ténébres

REFUSANT de se rendre à l'évidence, les trois garçons regardèrent de tous côtés, tentèrent de scruter la rive opposée du Grand Miroir. Mais la vue de la surface tranquille et sans ride du lac souterrain ne leur laissa aucun espoir.

< Ils ont peut-être été emportés par le courant? dit Jean-Loup.

-- Impossible! trancha Byloke d'une voix indignée. Je les avais tirés sur le sable... Au moins à deux mètres de l'eau...

- C'est ce que tu as cru faire, idiot! " hurla Cow-Boy. Puis il haussa les épaules, sentant très bien qu'il était injuste d'accuser son camarade.

" Bon! tu les avais tirés au sec... Alors, c'est le lac qui a monté brusquement et les a emportés... >

Mais le sable ne montrait aucune trace de crue récente, et il portait encore, intactes, les traces de leurs pas.

Les autres les avaient maintenant rejoints et poussaient des exclamations d'effroi. Ah! les lingots d'or étaient bien oubliés en cet instant!

" Comment allons-nous sortir de là? demanda Marlon d'une voix rauque.

- Prisonniers sous terre! gémit Lustucru. Et sans ravitaillement!...

- Ne nous affolons pas, dit Jean-Loup d'une voix brève. Il doit y avoir un autre chemin, sinon plusieurs...

- En marchant sur les eaux? fit Lustucru avec une lugubre ironie.

- Ne fais pas l'idiot! lui lança furieusement Cow-Boy. D'ailleurs, toi, tu flotteras avec ton lard... Mais Jean-Loup a raison... Par le labyrinthe, bien sûr! "

Après un dernier regard sur la surface déserte du lac ils rentrèrent dans le boyau. Tête levée, torches braquées ils examinèrent chaque trou, chaque crevasse. Lentement, ils progressèrent, sans un mot, le coeur serré d'angoisse.

Jean-Loup marchait en tête. Certes, il affectait l'assurance, pour donner confiance aux autres, mais il sentait la peur sournoise se glisser en lui. S'ils ne trouvaient pas d'autre passage? La seule solution serait de remonter la rivière à la nage et d'aller chercher du secours... Mais bien qu'il fût bon nageur, Jean-Loup ne savait trop s'il y parviendrait... Non! il fallait trouver une autre issue, une issue par terre, et elle devait exister.

Ils approchaient lentement du labyrinthe proprement dit, là où de nombreuses galeries transversales venaient déboucher dans le boyau principal. Et soudain il entendit d'étranges mots derrière lui

" Les ch~cho-cho... vvvsss...! >

C'était Lustucru qui balbutiait cela.

Les cho-cho-...

- Qu'est-ce que tu racontes? " demanda Jean-Loup en se retournant.

Lustucru, les yeux exorbités, montra du doigt la faille qui s'amorçait à leur gauche. Sa bouche s'ouvrit et se referma, sans émettre un son. Jean-Loup eut une seconde d'inquiétude. Le gros garçon était-il malade de terreur? Perdait-il la tête? Enfin Lustucru se ressaisit.

Les chauves-souris! haleta-t-il. Celles que j'ai vues là, tout à l'heure...

- Eh bien, quoi? Tu as de nouveau peur? Il y a des choses plus graves pour l'instant!...

- Nnnn-non! Je n'ai pas p-p-ppeur! Mais les ch-ch-ch-chauves-souris sortent au grand air! Elles ne passent pas leur vie dans une grotte... Alors, s'il y en a dans cette galerie...

Jean-Loup comprit immédiatement.

< Hourra pour Lustucru! s'écria-t-il joyeusement. C'est évident! Les chauves-souris prouvent qu'il y a un passage assez proche qui rejoint la surface!...

- Il faudra encore p-p-p-passer dessous? gémit le gros garçon.

- Et comment! Ça ne mord pas, ces bonnes petites bêtes. Courage!

Sans hésiter Jean-Loup s'engagea dans la faille, provoquant un envol de chauves-souris qui tournoyèrent en criaillant et filèrent de tous côtés. Il y eut bien quelques hurlements, quelques frissons et pas seulement de Marion! - puis on se rassura. C'était exact : les chauves-souris vous frôlaient, vous jetaient le vent de leurs ailes au visage, mais ne vous touchaient pas.

< En avant! en avant! > criait Jean-Loup.

Il parcourut ainsi une centaine de mètres. La galerie très étroite montait rapidement, et le sol en était encore plus boueux que celui des précédentes. Etaient-ce des infiltrations de pluie? Donc, la surface serait proche

Soudain, Jean-Loup s'immobilisa.

< Vous ne sentez rien? demanda-t-il aux autres. Approchez... Il y a un souffle d'air...>

C'était exact Patrick fonça en avant, dépassa Jean-Loup et commença à sonder les parois en y enfonçant son bâton ferré. Il y eut un éboulement, on vit couler de la terre, quelques racines émergèrent, et soudain un trou apparut, où l'on devinait une faible lumière.

Patrick se hissa dans l'étroit boyau qui s'amorçait là, puis il poussa un cri:

< Je vois le jour!... >

En s'aidant des coudes et des genoux, Patrick progressa lentement, mètre par mètre, faisant tomber de la terre et des cailloux. Enfin il atteignit l'extrémité de l'étroit tunnel en pente raide. Sa tête émergea sous un énorme bloc de rocher.

Il dégagea ses épaules des herbes, s'extirpa, se redressa...

Tout ébloui, il porta un instant la main à son front, reprit son souffle, puis regarda autour de lui.

Il se trouvait dans une petite clairière entourée de pins, et parsemée de rochers. Là-bas, sur une éminence il apercevait la sombre silhouette d'un château féodal en ruine.

Réconforté, Patrick aspira de larges goulées d'air frais tout en contemplant ce vieux manoir, qui se découpait de façon presque fantastique sur le ciel du soir. Puis il revint vers le trou, s'agenouilla et cria aux autres

~ Holà! Vous m'entendez? ~

Un "oui"  confus monta vers lui.

< Le passage débouche près du Château sans Nom! reprit Patrick. Vous pouvez monter, mais attention aux éboulements!

L'un après l'autre, tous ses compagnons émergèrent du trou.

< Bravo! Sauvés! Et grâce à moi ! " s'exclama Lustucru tout fier de lui.

Chez les sept compagnons, c'était l'enthousiasme, rendu plus vivace encore par les minutes d'angoisse qu'ils venaient de connaître. Ils riaient, criaient, se tapaient dans le dos. Marion ne disait pas grand-chose, mais son visage animé exprimait toute sa joie.

" En tout cas, nous connaissons maintenant un meilleur chemin vers notre trésor! 8'écria CowBoy. Plus de Rubicon à franchir! Rien ne vaut le plancher des vaches, hein, Byloke?>

Celui-ci examinait l'orifice par lequel ils venaient de sortir. De par sa situation, sous un énorme rocher, à demi enfoui dans les herbes épineuses, il avait fort bien pu rester invisible pendant des années, des siècles. Loin de tout village, de tout champ cultivé, dans cette immense solitude des fagnes...

< Et ce château? demanda Byloke à Patrick, en montrant les tours qui se découpaient sur le ciel rougeoyant du soir.

On l'appelle le Château sans Nom, expliqua Patrick.

- Il y a un rapport entre lui et les Templiers?

- Pourquoi pas? répondit Patrick, pensif. Les Templiers avaient des commanderies dans une grande partie de l'Europe, pas seulement en France... Et dans les autres pays, on ne les a pas persécutés... C'est d'ailleurs ce qui explique qu'ils aient fait filer leur trésor...

-Alors, il y a peut-être un souterrain qui relie notre labyrinthe au château? demanda encore Byloke.

- Possible. Mais à quoi bon le chercher?... Nous avons certainement trouvé le plus court... Et le plus sûr. "

La plupart des garçons s'étaient assis dans l'herbe pour souffler et se remettre de leurs émotions. Retrouvant son caractère de tous les jours, Lustucru se lamentait sur la perte de leurs casse-croûte.

" Qu'est-ce qu'on fait maintenant? demanda soudain Cow-Boy qui semblait impatient.

- Tu pourrais ramener Marion et les autres au camp, proposa Jean-Loup. Moi, je vais redescendre avec Franz et Byloke pour tâcher de retrouver nos canots. Ça me paraît impossible qu'ils aient disparu sans laisser de trace... Nous vous rejoindrons plus tard. >

Cow-Boy accepta. Il en avait visiblement assez des souterrains.

< Entendu, dit-il. Nous préparons le dîner... L'ami Lustucru s'en charge, pas vrai, mon vieux? Mais soyez, prudents, vous! Et ne tardez pas trop, sinon nous nous inquiéterions. >

Entraînant Marion, Patrick et Lustucru, il s'engagea à travers les herbes jaunes. Marion se retourna un instant et agita la main vers ceux qui restaient. Jean-Loup lui répondit.

Bien qu'ils eussent maintenant l'assurance de pouvoir ressortir, les trois garçons éprouvèrent une sourde angoisse en se retrouvant dans les souterrains. L'alerte avait été trop chaude, elle ne s'était pas effacée de leur souvenir. N'y avait-il pas d'autres dangers qui les guettaient dans l'ombre? Nul n'en parlait cependant, mais ils progressaient avec prudence, repérant soigneusement les couloirs secondaires, les failles, comme pour avoir la certitude de retrouver leur chemin sans difficulté. Le mot de < labyrinthe" les hantait soudain. N'y avait-il pas là un autre piège?

Tout à l'heure, en se trouvant prisonniers, ils n' avaient songé qu'à s'échapper, ils n'avaient guère cherché d'explication à la disparition des canots. Or, Jean-Loup en voulait une.

Byloke devait partager les mêmes pensées. Sans que Jean-Loup le lui eût suggéré, il avait firé sa hachette, et, du revers de la lame, il marquait de temps à autre quelques repères sur les rocs.

Ils se glissèrent sous l'envol de chauves-souris, descendirent le boyau central, et, précédé par l'éclat de sa lampe-torche, Jean-Loup déboucha le premier du labyrinthe.

Il n'avait pas fait trois pas sur la petite plage qu'une ombre surgit derrière lui. Frappé à la nuque par une matraque, Jean-Loup s'écroula dans le sable, au bord de l'eau.

Franz avait entrevu la scène. Il poussa un cri, qui se répercuta sous la voûte immense, voulut courir vers Jean-Loup, mais un autre individu, jaillissant des ténèbres se jeta sur lui et, du tranchant de la main, l'envoya au sol, sans connaissance.

Alerté par le cri, Byloke qui venait en dernier, surgit du souterrain, sa lampe à la main, et se précipita en avant. Une ombre s'interposa, et, après une brève lutte, Byloke roula sur le sol auprès de ses camarades.

Trois hommes apparurent alors vaguement dans le rayon de la lampe que l'un d'eux allumait.

< Good work! " dit une voix, un peu haletante. mais satisfaite.

 

Chapitre VIII : L'adversaire invisible

AU CAMP, Patrick commençait à s'inquiéter. La nuit était venue depuis longtemps. Cow-Boy et Lustucru préparaient le dîner et surveillaient la cuisson d'une marmite de riz, tandis que Marion dressait une table improvisée, à l'aide de deux planchés posées entre une souche et un tronc dtarbre abattu. Après s'être occupé des chevaux, Patrick avait fait quelques pas dans la direction d'où ils venaient, puis, lentement, avait rejoint ses compagnons. Il jeta un regard à son bracelet-montre.

Je ne comprends pas, dit-il enfin. Ils devraient être rentrés depuis longtemps!

Quelle heure est-il? lui demanda Marion.

- Neuf heures passées...

- Pourvu qu'il ne leur soit rien arrivé!... >

Lustucru et Cow-Boy apportaient la marmite sur la planche.

< A table! à table! cria Lustucru. Premier service!

- Attendons encore un peu, intervint Marion. Les autres ne sont toujours pas là... Qu'est-ce qu'on fait?

- Eh bien, on va manger un morceau en les attendant, répliqua Cow-Boy, affectant l'insouciance. Ne nous inquiétons pas... Ils vont rappliquer d'un moment à l'autre.

- Oui, mais...

- Ils ont peut-être retrouvé les canots... Ils les ramènent jusqu'à leur point de départ. Ça prend du temps!

Ils mangèrent en silence, s'interrompant parfois pour tendre l'oreille ou regarder dans la nuit. Lustucru essaya quelques plaisanteries sur ses talents de cuisinier, mais elles tombèrent à plat. Personne ne rit. Et brusquement, le gros garçon s'alarma lui aussi.

< Vous avez raison, dit-il, je trouve ça bizarre... Qu'en pense-tu, Cow-Boy?

- Je ne sais trop, répondit l'autre, hésitant. Il ne faudrait pas qu'ils se soient égarés sur la lande. Ou bien...

- Ou bien, quoi? fit Marion d'une voix blanche.

- Chut! souffla Patrick. Ecoutez!...

Les jeunes gens retinrent leur souffle. Le chien se dressa à demi et gronda. Dans les broussailles, il y eut des craquements de branches, puis le silence revint.

" Ce devait être une bête ", dît Patrick avec un soupir.

Ils se consultèrent du regard, à la lueur de la lampe à butane placée sur la table. Brusquement, Cow-Boy se leva.

" Nous ne pouvons pas rester dans l'incertitude, déclara-t-il nettement. Allons à leur recherche!

Abandonnant le camp, tous quatre s'enfoncèrent dans la nuit, lampes braquées devant eux ou éclairant les buissons à leur droite et à leur gauche.

" Cherche! cherche! " disait Patrick au chien. La bête flairait le sol, courait en avant, revenait vers son maître, inquiète elle aussi, semblait-il, comme Si les ténèbres lui eussent fait peur.

Quand ils se retrouvèrent auprès de l'orifice du souterrain par lequel ils étaient sortis, le chien poussa des gémissements, tourna plusieurs fois en rond, puis il les entraîna vers les bois.

Ils continuèrent donc à chercher au milieu des arbres, sur la lande nocturne, lançant de temps à autre des appels. Mais rien ne répondait, aucun signe ne les guidait. Déjà, ils envisageaient de gagner le village le plus proche pour donner l'alerte, lorsque le chien se mît soudain à aboyer et s'élança. Marion le suivit, traversa un taillis, poussa un cri d'horreur.

~ Oh! regardez!... Là-bas... C'est affreux! "

Toutes les lampes se braquèrent dans la direction indiquée. Le coeur des garçons se serra d'épouvante.

Le long d'un chemin abandonné se dressait un antique calvaire, dont les trois croix de pierre se détachaient su? la nuit claire. Et sur chacune des croix, un corps était ligoté.

Un instant, les garçons et Marion restèrent figés sur place, puis ils se précipitèrent. C'étaient bien leurs camarades, à demi inconscients, jambes et bras liés par des cordelettes. Cow-Boy tira son couteau, trancha les liens, et l'on étendit les trois malheureux sur l'herbe. Jean-Loup semblait le plus mal en point, il geignait, sans force, incapable de dire un mot. Byloke, lui, tenta de se redresser, mais retomba en proférant d'inintelligibles insultes. Franz se mit sur son séant, porta les deux mains à sa tête. Lustucru lui passa sa gourde et l'aida à boire.

" Qu'est-ce qui vous est arrivé? demanda-t-il d'une voix étranglée. Qui vous a fait ça?...

- On nous a attaqués, marmonna Franz.

Qui ça? Où donc?

- Sur la petite plage... J'ai entrevu un homme... Ils étaient plusieurs, je crois... Ils nous ont eus, l'un après l'autre... >

D'autres questions fusaient, mais Marion fit signe à ses compagnons de se taire.

< Laissez-les se remettre! dit-elle. Toi, Lustucru, va chercher de l'eau... >

Sans discuter, le gros garçon s'empara d'une lampe-torche et descendit vers un ruisseau tout proche, dont on entendait le frais bruissement. Pendant son absence, tous restèrent silencieux. Puis, quand il eut apporté sa gourde pleine d'eau, Marion lava le visage et les bras meurtris des trois infortunés.

< Ouf! ça va mieux! fit Jean-Loup d'une voix pâteuse. J'ai cru que la voûte me tombait sur la tête!...

- Ne restons pas là, dit Cow-Boy en scrutant l'ombre autour de lui. Le mieux, c'est de regagner le plus vite possible le camp... Vous pouvez marcher? "

Il fallut encore un bon moment, avant que les trois garçons pussent se remettre sur pied. Puis, soutenus par leurs amis, ilS se mirent en route.

Une heure plus tard, auprès du feu de camp, ils faisaient le récit de leur aventure. Certes, ils n'avaient pas grand-chose à dire, car tous trois avaient été pris par surprise, mais il n'était pas difficile de comprendre ce qui s'était passé : Des hommes étaient, comme eux, sur la piste du trésor. C'étaient ces inconnus qui avaient fait disparaître les canots, puis avaient assommé les trois jeunes gens revenus sur les lieux. Franz raconta :

" Quand j'ai vu tomber Jean-Loup, j' ai crie pour avertir Byloke qui était encore dans le souterrain, puis un gars m'a fait une manchette... Je me suis réveillé attaché à la croix!

- Et moi, compléta Byloke, j'ai été cueilli à la sortie comme une fleur. Mais avant de recevoir un coup sur le crâne, j'ai bien cru voir qu'ils étaient trois à nous attaquer... Et pas des gamins, je vous prie de me croire! De grands gaillards... >

Jean-Loup, lui, ne se souvenait de rien. Mais il avait repris connaissance alors qu'on le hissait dehors et le trainait dans les herbes, les yeux bandés.

Je me suis débattu, j'ai reçu un nouveau coup... Mais avant de retomber dans les pommes, j'ai entendu ces hommes échanger quelques mots en anglais...

- En anglais? s'exclama Cow-Boy. Pas en allemand, tu es sûr? Nous sommes tout près de la frontière!,..

- Non, c'était de l'anglais... >

Il y eut un long silence. Puis Lustucru demanda d'un air inquiet

" Alors, tu crois qu'on cherche à nous impressionner? "

Le mot fit rire les autres.

< Ça m'en a plutôt l'air! répliqua Cow-Boy. Un coup pareil, c'est pour nous terroriser, et nous obliger à décamper.

- Alors, si c'est sérieux...

- C'est sérieux, vieux! interrompit Byloke en se tâtant le crâne. Tu veux toucher ma bosse?

Alors, on ferait peut-être mieux... Il faut être prudent... d'avertir les gendarmes, la police!

- Pas question! trancha Jean-Loup. C'est une affaire que nous devons régler nous-mêmes... Tu oublies le trésor. Il est à nous!

- Tu crois que ces trois hommes le recherchent? demanda Byloke.

- Et comment! j'espère seulement qu'ils ne l'ont pas encore trouvé... Et j'espère aussi que nous ne les avons pas mis sur la piste, sans le vouloir!

- Misère! gémit Lustucru. Que faire, alors?

- Agir vite!

- Ah! ne comptez pas sur moi pour retourner là-bas! s'exclama Lustucru. Affronter ces gangsters, très peu pour moi!>

Patrick intervint d'une voix calme, posée

< Ce soir, nous ne pouvons rien faire, dit4l. Mais il faut agir dès demain matin, le plus tôt possible... Ces trois gars pensent nous avoir découragés, et ils ne se doutent peut-être pas que nous avons découvert le trésor... Ils nous ont peut-être pris pour des spéléologues amateurs...

Et même s'ils ont trouvé le trésor, poursuivit Jean-Loup, ils ne l'auront probablement pas déménagé d'ici à demain matin. "

Lustucru se caressa le crâne, en grimaçant, comme s'il imaginait déjà les futurs coups de matraque.

< Ouais, fit-il. Et s'ils nous attaquent de nouveau?

- Cette fois, nous serons sur nos gardes ", déclara Jean-Loup.

Autour du feu qui s'éteignait, tous restèrent un long moment songeurs. Puis Cow-Boy se secoua.

< Allons, les gars! Demain il fera jour! dit-il d'une voix assurée. Maintenant, au lieu de discuter, on va aller dormir. Nous en avons tous besoin. "

Il se tourna vers Patrick.

< Tu restes avec nous sous la tente? lui demanda-t-il.

- Je crois qu'il vaut mieux que nous rentrions, répondit Patrick. Mes parents risqueraient de s'inquiéter... Mais nous reviendrons demain matin, de bonne heure... Tiens! je vous laisse Sinus. En cas de danger, il pourrait vous être utile... Ouvrez l'oeil, n'est-ce pas? >

Cow-Boy empoigna le chien-loup par son collier. < On ouvrira l'oeil, sois tranquille! déclara Lustucru en s'armant d'un énorme bâton. Autant vous dire tout de suite que je vais faire le guet toute la nuit! >

 

Chapitre IX : Aux aguets

LE TOMBEAU était vide. L'or avait disparu! Atterrés, les garçons et Marion regardèrent encore une fois sous le gisant où il ne restait que des débris de planchettes ils examinèrent dans un épais silence les murs du caveau, puis s'immobilisèrent, muets de stupeur.

" Ça, alors! proféra enfin Cow-Boy d'une voix brève.

- Ils ont tout enlevé! Ils nous l'ont volé! gronda Byloke. Fallait s'y attendre!...

Dans l'ombre glaciale, ils frissonnèrent.

" Qu'est-ce qu'on fait? demanda alors Patrick complètement désemparé.

- On se met à la recherche de ce qui nous appartient! > répliqua Jean-Loup avec résolution.

Mais aucun ne bougea. Le coup avait été trop rude.

A l'aube, pourtant, ils étaient tous pleins d'ardeur et de confiance. Patrick, Franz et Marion étaient venus les retrouver. Leur plan d'action n'avait pas été long à établir, car chacun n'avait fait qu'y songer au cours d'une nuit où l'on n'avait guère dormi. Après s'être munis de toutes les armes possibles, couteaux, hachette, gourdins, ils avaient regagné l'orifice de la cheminée par laquelle ils s'étaient échappés la veille au soir. Ils avaient prudemment examiné les lieux, les alentours. Aucune trace des mystérieux inconnus.

< On y va! " avait alors décidé Jean-Loup.

Le soleil se levait, les herbes couvertes de rosée étincelaient sous ses premiers rayons. Laissant Lustucru et Marion faire le guet en compagnie du chien-loup - les cinq autres s'étaient glissés dans la cheminée. Le silence était revenu sur le plateau solitaire. Pour les deux guetteurs avait commencé une interminable attente.

En bas, les cinq garçons désolés se concertaient à voix basse.

" Ils " Ils connaissaient donc le secret du caveau! disait Jean-Loup.

A moins qu'ils ne nous aient observés?... objecta Cow-Boy.

- Oui, fit Patrick. C'est nous qui avons dû, sans le vouloir, leur indiquer le chemin... Sinon, s'ils avaient découvert le trésor avant nous, pourquoi l'auraient-ils laissé en place au lieu de l'emporter? >

Question sans réponse.

< En tout cas, reprit Cow-Boy, ils ne doivent pas être loin... Pour déménager tout cet or, il a fallu du temps...

- Remontons, proposa Patrick.

Pourquoi? demanda Cow-Boy. Ils ont peut-être caché le trésor - notre trésor! - dans un autre souterrain?...

- Peu probable, puisqu'ils savent maintenant que nous connaissons deux des entrées... "

L'argument de Patrick les convainquit. Oui, les trois inconnus avaient certainement dû ramener le trésor avec eux à la surface. Il fallait remonter le plus vite possible et tenter de retrouver leur trace.

Une demi-heure plus tard, éparpillés sur la lande désolée, ils cherchaient en vain quelque indice, fouillaient les boqueteaux, sondaient les creux emplis d'herbe, se glissaient entre les blocs de rocher, utilisant des ruses d'Indien pour se dissimuler, au cas où quelque observateur invisible eût été caché dans les environs.

Mais rien! Nulle part l'herbe ne semblait fraîchement foulée. Or, trois hommes transportant des lourdes caissettes auraient dû laisser des traces!

Sans cesse, les yeux de Jean-Loup revenaient vers le château - le Château sans Nom - qui, même dans l'éclat du ciel matinal, conservait son allure sinistre. Des corneilles tournoyaient autour des tourelles. Jean-Loup serait volontiers allé jeter un coup d'oeil à la sombre demeure, mais il hésitait encore à s'éloigner de l'orifice du souterrain. D'autre part, il pensait que les hommes n'étaient pas partis vers les solitudes des Hautes Fagnes, mais qu'ils s'étaient au contraire dirigés vers le sud, en empruntant l'un des rares chemins qui permettent de rejoindre la grand-route et Stavelot.

Une sorte d'exaspération sourde les gagnait tous. Ils s'étaient laissé surprendre comme des gosses insouciants, on leur avait volé le trésor! Et maintenant, ils étaient incapables de trouver des traces, de comprendre un traître mot à cette sombre histoire. Etait-il possible qu'ils fussent tombés sur ces inconnus, juste au moment où ceux-ci venaient de retrouver l'or des Templiers?

< Après six cent cinquante ans de mystère, la coïncidence serait plutôt formidable! dit Jean-Loup. Quoi? Nous aurions découvert le trésor le même jour qu'eux?

A mon avis, répliqua Patrick, c'est nous qui les avons mis sur la piste. Ils ont dû apprendre que nous partions en chasse...

- Non, non! protesta Jean-Loup. De simples chercheurs de trésor ne nous auraient pas attaqués et traités de cette façon... >

Ils battirent un petit bois en tous sens. Le chien flairait à droite, à gauche. Rien, toujours rien!

Soudain, Patrick remarqua une colonne de fumée qui montait d'un repli de terrain. Il alla voir, en compagnie de Jean-Loup, et aperçut un vieux paysan qui faisait brûler des herbes sur un coin de lande péniblement défriché. Ils s'approchèrent pour engager la conversation avec le vieux qui ne demanda qu'à bavarder.

Ils parlèrent du temps, s'informèrent sur les divers chemins ou sentiers qui desçendaient vers la vallée, demandèrent au paysan s'il habitait loin de là. Puis, au bout d'un moment, Jean-Loup posa Sa question, d'un air indifférent

" A propos, monsieur... Vous n'auriez pas vu passer des amis à nous, dans le coin?... Nous devions nous rencontrer par ici, mais nous avons manqué le rendez-vous.

Si j'ai vu quelqu'un? dit le vieux en s'arrêtant. de remuer les herbes pour rallumer un vieux mégot. Ben non! Y a pas beaucoup de monde, dans c' coin-là, savez-vous? Les gens, y s' promènent maintenant en auto sur les grand-routes. Comme gens-z-a-pied, j'ai vu quelqu' boy-scouts, mais y a quinz' jours de ça... >

Puis il passa la main sur son front et rejeta en arrière sa casquette.

< Ah! mais oui! reprit-il. C'est-y qu' vous voudriez parler de c't' auto qui a traversé la lande au point du jour?

- Je suis sûr que ce sont eux! s'exclama Jean-Loup, les yeux brillants. Quelle route a-t-elle prise?

- Ben, pas d' route du tout! L'auto a coupé tout droit à travers les bruyères, même que j' me suis dit qu' les ressorts y d'vaient en prendre un bon coup... Ça sautait! ça cahotait! mais elle s'est pas arrêtée...

- C'était peut-être une Jeep ou une Land-Rover?

- Ben oui! fit le vieux. Une de ces p'tites bagnoles tout terrain, vous savez?

Et elle a rejoint la grand-route qui va vers Stavelot? demanda Patrick.

- Ben non, pas du tout... Pour aller au Château sans Nom, c'est de l'autre côté... Alors, elle a pris par-là, sur la gauche, par le carrefour des Trois-Chemins.

- Vous dites qu'elle est allée vers le château? demanda Jean-Loup d'une voix tendue.

- Ben, dame, j' suppose... Y a rien d'autre, de c' côté-là! "

Patrick et Jean-Loup se retournèrent pour regarder la lointaine silhouette qui dominait le plateau désolé.

< Mais je croyais le château inhabité! reprit Patrick après avoir échangé un regard avec son compagnon.

- Autrefois, oui. Mais à c't' heure, y n' l'est plus.

Hier j'ai vu de la fumée sortir d'une cheminée... Hein? Avec ces tourist', faut s'attendre à tout! Y loueraient n'importe quoi!

< Notre seule chance, déclara Jean-Loup, c'est de retrouver le propriétaire de cette Jeep... Je suis sûr qu'il est dans le coup! J'en suis sûr!

Cow-Boy l'approuva. Mais Lustucru poussa un grognement.

" Qu'est-ce que tu en sais? demanda-t41. Alors, il te suffit qu'un gars passe en auto sur la lande, et faute de mieux...

- Oui, mais il n'a pas fait que passer! rétorqua Cow-Boy. Il est allé vers le château... Et nous apprenons justement que cette vieille baraque est habitée! Ça nous rapproche tout de même de nos histoires de trésor et de souterrain, non? ~

Après avoir parlé au paysan, Jean-Loup et Patrick avaient rassemblé tous leurs compagnons pour les mettre au courant de ce qu'ils venaient d'apprendre. Installés sous les branches basses d'un immense sapin, les six garçons et Marion avaient tenu une sorte de conseil de guerre. Pour Lustucru et Byloke, cette piste était bien illusoire. Pour les autres, au contraire, elle promettait peut-être des surprises. Le fait nouveau, c'était que le château était habité depuis peu. Par qui? N'étaient-ce pas des chercheurs de trésor lancés, comme eux, sur la trace de l'or des Templiers?

" Ce trésor est à nous! répétait Cow-Boy. C'est nous qui l'avons découvert... Mais nous avons été suivis par d'autres gars qui le cherchaient... Alors, ils veulent nous inspirer une terreur salutaire : ils font disparaître nos canots, ils vous assomment puis vous ligotent sur le calvaire... Il ne s'agit certainement pas d'inoffensifs touristes, hein?

- Mais pourquoi seraient-ce les gens du château? demanda Byloke.

- Parce qu'il n'y a qu'eux dans le coin!... répliqua Cow-Boy. Parce que personne ne s'amuserait à louer cette ruine pour y passer ses vacances. "

Cow-Boy observa les visages de ses compagnons, puis se tourna pour contempler le vieux château.

< Allons! reprit-il. Le temps presse... Si ce sont ces gens-là qui nous ont volé le trésor, il faut agir vite. Voilà ce que nous allons faire. "

Et, tel un général à l'aube d'une bataille, CowBoy exposa son plan. Ils se diviseraient en trois groupes pour surveiller le château et les chemins y conduisant. Avant toute chose, il fallait identifier l'homme à la Land-Ro ver, ainsi que les mystérieux < touristes " dont ils avaient jusqu'alors ignoré l'existence.

Sous la conduite de Jean-Loup, Patrick et Franz allèrent se poster aux abords immédiats de la sombre demeure, tout au bord du chemin pierreux qui aboutissait à l'entrée principale.

" D'ici, leur chuchota Jean-Loup, vous pouvez contrôler toutes les allées et venues... Dès que tu vois quelqu'un sortir, tu agites un foulard... Deux autres gars seront placés au carrefour des Trois-Chemins; moi et Cow-Boy enfin, au débouché, sur la route nationale...

- Entendu! répondit Patrick en s'installant au milieu des buissons à côté de Franz.

- Pas Si démoli que ça, le château! reprit Cow-Boy. Il paraît qu'on en a réparé certaines parties au siècle dernier... Je vous quitte... Surveillez bien la cour. L'auto du gars doit s'y trouver... "

Quelques minutes plus tard, c'était au tour de Byloke et de Lustucru de prendre leur poste de guet. A quelques mètres de l'endroit appelé le carrefour des Trois-Chemins, se dressait un immense sapin. Après être grimpés de branche en branche, les deux garçons s'installèrent à dix mètres au-dessus du sol. De là, ils distinguaient fort bien la grille du château. Si les autres guetteurs agitaient un foulard, ils s'en apercevraient aussitôt, et retransmettraient le signal.

Quant à Cow-Boy, Jean-Loup et Marion, ils allèrent se placer à sept ou huit cents mètres de là, sur une petite butte qui dominait la route nationale.

" Et voilà! déclara Cow-Boy avec assurance. Il n'y a plus qu'à attendre... Les gars passeront forcément par-là... Il suffit de ne pas rater le signal... >

Jean-Loup ne répondit rien. Jusqu'à présent, il avait abandonné à Cow-Boy la conduite des opérations. Mais maintenant il réfléchissait.

A leurs pieds, ils voyaient la large route qui, remontant de la vallée, coupait en biais l'une des extrémités du vaste plateau désolé. Quelques autos passaient, dans les deux sens, lancées à toute vitesse. De temps à autre, l'une d'elles s'arrêtait pour prendre de l'essence à une station-service dont ils voyaient, juste au-dessous d'eux, les pompes et les panneaux publicitaires.

" Je connais le pompiste, dît à un moment Cow-Boy. Il s'appelle Jean-Marie... Nous avons campé pas très loin de là, l'an dernier... C'est un brave gars... "

Jean-Loup ne répondit rien. Marion se retourna pour observer le grand sapin du carrefour des Trois-Chemins.

" Toujours rien, murmura-t-elle.

- Et même s'il y avait quelque chose? dit soudain Jean-Loup, que pourrions-nous faire? Si le gars passe en auto, nous ne serons pas beaucoup plus avançés !

- C'est sûr, reconnut Cow-Boy.

- Si nous voulons vraiment surveiller les gars, il faudrait pouvoir les suivre... Et pas à pied!

- C'est sûr! " répéta Cow-Boy, en hochant la tête.

Brusquement son visage s'illumina.

" Tu sais monter à moto? demanda-t-il.

- Oui, je sais... Mais je n'ai pas mon p...

- Ça ne fait rien! Viens vite! "

Les deux garçons et Marion dévalèrent la butte en direction de la nationale. Une minute plus tard, ils traversaient la chaussée et s'approchaient d'un grand garçon, vêtu d'une combinaison bleue, qui balayait le ciment auprès de ses pompes.

Cow-Boy lui serra la main.

" Alors, toujours dans le coin? demanda le pompiste.

- Oui, cette année encore... On campe par là-haut... A propos, tu as toujours ta Honda?

- Oui, toujours. Pourquoi? demanda Jean-Marie.

- Tu ne pourrais pas permettre à mon copain de l'essayer? dit Cow-Boy en désignant son compagnon. Mon meilleur ami... Jean-Loup Grandier, un gars de Paris. "

Un peu embarrassé, Jean-Loup s'avança et serra la main du pompiste. Celui-ci hésita.

" Je veux bien, répondit-il enfin. Mais je vous préviens tout de suite, c'est une Honda 450... Pas un jouet! Pour piloter un enfin pareil, il faut avoir dix-huit ans...

- Il va les avoir, interrompit Cow-Boy très à son aise. Et son père veut justement lui offrir une moto pour son anniversaire... Alors, ça l'intéresserait de voir ta petite merveille. Tu peux la lui montrer?

- Oui, bien sûr... "

Suivi par les trois jeunes gens, le pompiste se dirigea vers le garage, poussa la porte. Dans la pénombre, la grosse moto rouge et blanc luisait de tous ses chromes.

" Fameux, hein? " s'exclama Cow-Boy, admiratif.

Jean-Loup s'approcha, tripota les manettes, demanda quelques renseignements au pompiste.

" Alors? Tu lui permets de l'essayer? " demanda Cow-Boy

Du regard, le pompiste jaugea le garçon, et son air sérieux lui inspira confiance.

" D'accord, dit-il. Faites un petit tour. Mais pas de bêtises, hein? Soyez prudent! "

 

Chapitre X : L'homme à la Land-Rover

VERS neuf heures et demie, Franz qui surveillait le château, poussa soudain le coude de Patrick.

" Alerte! souffla-t-il. Voilà l'ennemi!... "

Les deux garçons écartèrent les buissons pour mieux voir. Un ronflement de moteur s'élevait dans l'air matinal. Une Land-Rover venait de démarrer dans la cour du château et se dirigeait vers la grande grille. Elle s'arrêta. Le conducteur en descendit, ouvrit la grille qui grinça sur ses gonds rouillés, puis il remonta en voiture.

L'auto passa devant les garçons qui eurent le temps d'entrevoir le conducteur, un homme d'une trentaine d'années, assez élégant d'allure, portant une veste de tweed, les yeux protégés par des lunettes fumées.

Dès que la voiture se fut éloignée, Patrick bondit hors des fourrés et agita frénétiquement son foulard rouge pour signaler la sortie de l'ennemi.

Là-haut, bien camouflé dans son sapin au carrefour des Trois-Chemins, Byloke aperçut le signal.

" Attention! Voilà le gars! > s'écria-t-il, en poussant le coude de Lustucru qui, confortablement installé sur la fourche d'une grosse branche, se confectionnait un sandwich.

La Land-Rover approchait, soulevant un nuage de poussière.

< Ton foulard, vite! " ordonna Byloke. Lustucru s'affola un peu et tenta de récupérer le carré d'étoffe, déployé sur ses genoux, qui lui servait de nappe.

L'auto contourna. le sapin et prit le chemin de droite qui rejoignait la nationale. Dès qu'elle fut passée, Byloke émergea des branches et brandit son foulard à bout de bras.

Cette fois, le signal fut capté par Marion qui avait repris son poste d'observation sur la butte. A son tour, elle agita un foulard pour avertir Jean-Loup et Cow-Boy.

Ceux-ci étaient cachés avec la Honda, dans un chemin creux qui débouchait sur la grand-route. Aux aguets depuis de longues minutes, ils n'avaient cessé de surveiller la butte.

< Le voilà! vas-y! > lança Cow-Boy.

Le moteur de la puissante moto gronda. Cow-Boy sauta sur le tan-sad, Jean-Loup s'apprêta à bondir en avant.

Mais quelques secondes s'écoulèrent sans que l'auto apparût. Là-haut, sur la butte, Marion leur faisait toujours de grands gestes.

" Qu'est-ce qui se passe? maugréa Cow-Boy. Qu'essaie-t-elle de nous faire comprendre?

Il est peut-être parti de l'autre côté?

Peu probable... A mon avis, il ne peut aller que vers Stavelot... Donc passer devant nous...

La moto ronflait doucement, telle une bête qui réserve ses forces pour l'assaut. Encore une minute... Rien!

" Tant pis! allons-y! décida Cow-Boy. Il a dû filer sur la gauche... Rattrapons-le!

La Honda bondit en avant, déboucha sur la grand-route et s'approcha de la station-service.

- " Zut! s'exclama Jean-Loup. Il est là!...>

Les garçons comprirent alors ce qu'avait tenté de leur signaler Marion. La Land-Rover était arrêtée devant la pompe. Son conducteur venait de payer, il était remonté au volant, et il démarra au moment même où les garçons allaient passer devant la station-service.

La Land-Rover coupa la route sous le nez de la moto, obligeant Jean-Loup à freiner brutalement, et elle s'engagea sur la route qui descendait vers la vallée.

" Il nous a eus! cria Cow-Boy. Vite! Suivons-le!> Jean-Loup n'hésita pas. Pour tourner san~ encombre, il s'engagea sur la piste de ciment de la station-service. Le pompiste, souriant, s'approcha d'eux..

" Alors? commença-t-il. Qu'est-ce que vous en dites?... "

A sa grande surprise, les deux garçons ne s arrêtèrent pas. La moto vira autour des pompes, reprit la route.

" Terrible! hurla Cow-Boy... On fait encore un petit tour, puis on vous la ramène...

Et la moto s'élança à la poursuite de la Land-Rover.

Celle-ci roulait à vive allure. Elle ne ralentissait guère dans les larges virages, fonçait dans les lignes droites. Loin derrière elle, venait la Honda.

Jean-Loup n'osait pas trop forcer l'allure, bien que Cow-Boy l'y encourageât. Tous deux avaient le souffle coupé par le vent. Ils avaient heureusement pris soin de se protéger les yeux par d'épaisses lunettes.

" Vas-y! vas-y! > criait Cow-Boy dans le cou de son ami.

Courbé en avant, les dents serrées, Jean-Loup ne répondait pas. Certes, il avait déjà manié des motos, mais jamais encore un tel monstre. Cependant, il ne tarda guère à se familiariser. Très vite, il la sentit sous lui comme un cheval puissant, déchaîné même, mais dont il contrôlait très exactement les réactions.

L'auto et la moto s'enfoncèrent bientôt dans la vallée. Quelques virages assez bien relevés que Jean-Loup prit avec maestria, puis un poteau indicateur surgit à un croisement : " Stavelot 3 km. "

A partir de là, Jean-Loup put ralentir l'allure. La Land-Rover elle aussi roulait plus prudemment, car la circulation devenait importante aux abords de la petite ville.

" Il ne nous a pas semés! dit Cow-Boy en frappant sur l'épaule de son compagnon. Hein? Quelle chance d'avoir dégotté une trottinette pareille!

La Land-Rover stoppa sur la place de la petite ville. L'homme au veston de tweed en descendit et alla acheter deux ou trois journaux. Pas une fois, il ne regarda autour de lui. Après avoir rangé la moto le long du trottoir, Jean-Loup et Cow-Boy s'attachèrent aux pas de l'inconnu, et le virent pénétrer dans un magasin d'alimentation.

" Approchons! dit Cow-Boy à voix basse, comme Si l'autre eût risqué de les entendre. Mylord va sans doute faire son petit marché... >

A travers les vitres, ils surveillèrent leur proie.

< Quel appétit, Mylord! soupira Cow-Boy.

Pourquoi l'appelles-tu comme ça? demanda Jean-Loup amusé. Tu le crois Anglais?

- Il en a l'allure... D'ailleurs, rappelle-toi tu as dit toi-même que tu avais cru les entendre parler anglais, tes assommeurs... Mais quel appétit, grands dieux! >

Effectivement, Mylord semblait faire des provisions pour un régiment. Méthodiquement, il remplit deux chariots métalliques conserves, packs de bière, poulets, pain de mie, saucisson, bouteilles 'i de vin et de jus de fruits... Nul doute l'homme n'était certainement pas seul au château!

Mylord ne manifestait aucune hâte. Après avoir entassé ses victuailles dans la Land-Rover, il alla prendre une bière dans un café. Puis il flâna quelques minutes à travers la petite ville, levant le nez pour contempler les vieilles maisons, tel un touriste ordinaire, et fumant tranquillement une cigarette. Deux ou trois fois, on le vit consulter sa montre. Enfin, il se dirigea vers le petit bureau de poste de l'endroit.

< On le suit? " proposa Cow-Boy.

Jean-Loup était plutôt d'avis de l'attendre dehors, mais Cow-Boy insista. Tous deux se glissèrent donc derrière l'inconnu à l'intérieur du bureau. CowBoy se plaça directement derrière lui, auprès d'un guichet, et il tendit l'oreille quand le tour de l'homme arriva.

" Mademoiselle... je voudrais Londres! dit-il à la téléphoniste, sans trace d'accent anglais. Voici le numéro 743-97-73... S'il vous plaît...

Comment vous dites?" demanda la grosse fille qui tenait le guichet.

Mylord répéta le numéro, lentement, fort distinctement. Tout près de lui, penché sur une formule de télégramme qu'il n'avait nullement l'intention de remplir, Jean-Loup nota soigneusement le numéro d'appel.

< Laisse-moi faire... j'y vais... ", murmura CowBoy.

Jean-Loup ne comprit que quelques instants plus tard l'intention de son ami. Bousculant légèrement Mylord, qui tardait à s'éloigner du guichet, Cow-Boy s'adressa à la téléphoniste

< B'jour, mam'zlle! je voudrais Bruxelles, s'il vous plaît... 11.63.41... C'est urgent.

- Oui, tout de suite, mon petit, répondit la postière en notant le numéro. Tu n'attendras pas. Elle manipula son cadran. On l'entendit parlementer quelques instants avec un central, puis elle leva la tête vers l'Anglais.

< Vous avez Londres, monsieur... cabine numéro 1. >

L'homme se dirigea vers la cabine vitrée et s'y enferma. Déjà, la téléphoniste composait sur sol, cadran le numéro de Cow-Boy.

Celui-ci bouillait d'impatience. La tête tournée vers la cabine, il observait l'Anglais qui venait de décrocher et parlait déjà à son correspondant.

" Bruxelles... cabine numéro 2 >, dit la téléphoniste.

Comme une flèche, Cow-Boy fila vers la cabine, referma la porte, décrocha le combiné.

" Allô! P'pa? C'est Bruno! dit-il précipitamment à la voix qui répondait à l'autre bout du fil. Oui, c'est moi... Je t'appelle de Stavelot... Non, non, tout va très bien... Mais écoute ne me parle pas, ne raccroche surtout pas... C'est une sorte de jeu... Je t'expliquerai plus tard... Oui, tout va bien, p'p a! Bonjour a m man!... Ne raccroche pas... "

Tout en parlant, il avait collé son oreille à la paroi qui le séparait de la cabine voisine, et il s'efforçait de saisir ce que disait Mylord à son correspondant londonien.

Pendant ce temps, Jean-Loup observait du coin de l'oeil les deux cabines. Il voyait l'Anglais parler au téléphone en agitant la tête comme pour confirmer ses paroles. A côté, Cow-Boy jouait les espions dans la grande tradition.

Trois minutes plus tard, l'homme quittait la cabine. Il soupira en épongeant son front mouillé de transpiration, puis il alla payer sa communication au guichet. Jean-Loup hésita à se lancer sur ses traces, mais déjà Cow-Boy sortait lui aussi de sa cabine et le retenait d'un geste.

Empochant sa formule de télégramme, Jean-Loup se rapprocha de Cow-Boy.

< Tu as pu entendre? chuchota-t-il.

- Ma foi! pas trop mal... Il devait y avoir un peu de friture sur la ligne, aussi notre gaillard criait comme un putois...

- Et tu sais suffisamment d'anglais... commença Jean-Loup.

- Bruxelles n'est pas pour rien la plaque tournante de l'Europe, répliqua fièrement Cow-Boy. Oui, je suis assez fort en anglais...

Que racontait-il?

- Eh bien, c'est bizarre. D'après ce que j'ai pu comprendre, lui-même et ses copains attendent un autre envoi pour cette nuit.

- Un envoi de quoi? "

Cow-Boy haussa les épaules.

< Aucune idée. Mais ils ont rendez-vous cette nuit. Et à deux heures du matin... Two o'clock, c'est clair?...

- Où donc?

- Sur la lande, devant le château... in front of the castle... "

Cow-Boy alla régler sa communication, puis, prenant Jean-Loup par le bras, il l'entraîna dehors.

< Oui, sur la lande, reprit-il. Et il a aussi dit quelque chose d'assez mystérieux... Il a parlé de lights... de lumières pour les guider... "

Ils passèrent sur le seuil du bureau de poste. Là-bas de l'autre côté de la place, Mylord montait dans son auto.

< On le laisse filer? demanda Jean-Loup.

- Bah! fit Cow-Boy. Maintenant nous savons où le retrouver... Allons avertir les autres... Et ce soir, nous irons nous aussi au rendez-vous des sorcières, sur la lande! "

 

Chapitre XI : Des feux dans la nuit

A UNE HEURE du matin, sept ombres sortirent à la queue leu leu d'un petit bois de pins et vinrent s'embusquer dans un ancien fossé de drainage qui, non loin du château, coupait en biais la lande.

On ne pouvait se tromper sur l'endroit désigné par Mylord. Au nord du vieux château, en effet, le sol s'élevait et formait une sorte de butte au sommet de laquelle on avait même installé un belvédère. On y accédait par quelques marches longées d'une rampe de fer. C'est ce que les garçons avaient constaté au cours de leurs explorations de la journée. Des deux autres côtés, le sol était raviné ou portait quelques bouquets d'arbres. Mais au sud, la lande s'étendait, immense, désolée.

< C'est bien trop tôt! grommelait Lustucru. On va se geler à attendre...

En effet, la nuit était fraîche. Mais l'impatience des autres garçons, en particulier de Cow-Boy, était Si grande qu'ils n' avaient pu prolonger la veillée au camp.

" Tu n'as qu'à dormir, conseilla Patrick à Lustucru. On te réveillera... "

Ils s'étaient reposés au cours de la journée. Vers la fin de l'après-midi, ils avaient de nouveau rôdé autour du château, sans rien remarquer d'insolite. Mylord n'était pas ressorti. Du belvédère, ils avaient pu voir sa Land-Rover dans la cour, à côté d'une autre auto, de marque anglaise, semblait-il. A deux ou trois reprises, ils avaient distingué des hommes dans la cour. Plus tard, juste au moment où ils allaient regagner leur camp, ils avaient vu une épaisse fumée noire s'élever d'une cheminée de tôle, apparemment d'installation récente, qui surgissait entre deux pans de murs délabrés.

< Ils font leur petite cuisine, avait déclaré Lustucru. Tiens! Si nous allions préparer notre dîner, nous aussi? "

Maintenant, ils contemplaient la masse noire du vieux château. Au milieu de la façade sud, deux étroites fenêtres étaient éclairées. Rien ne bougeait.

< Oui, nous aurions pu venir plus tard ", constata Jean-Loup au bout d'un long moment.

Il était accroupi derrière un rocher, à côté de Marion.

< Quelle heure est-il? " demanda la jeune fille. Pour la dixième fois, Jean-Loup consulta le cadran lumineux de sa montre.

< Une heure vingt-cinq... Seulement! >

Et le temps s'écoula, lentement. Les garçons conversaient à voix basse, bien qu'ils fussent àbonne distance du bâtiment. Puis ils finirent par se taire, l'un après l'autre. Lustucru s'allongea et plongea dans une douce somnolence. Perché dans un arbre voisin, Byloke montait la garde. Il était chargé de signaler tout mouvement suspect.

Une nouvelle fois, Jean-Loup venait de consulter sa montre - deux heures moins dix! - lorsqu'il entendit la voix étouffée de Byloke

" Attention! Les voilà! "

Souple comme un chat, Byloke se laissa glisser au bas de l'arbre et vint rejoindre ses compagnons.

" Les voilà! répéta-t-i1. J'ai vu une lumière dans la cour... Ne bougez pas!... >

La grille grinça dans la nuit. Puis, l'une après l'autre quatre silhouettes se découpèrent vaguement dans l'ombre. Celle qui venait en tête projetait de temps à autre, devant elle, le puissant faisceau d'une torche électrique.

Cachés dans les herbes, dans le fossé ou derrière des rochers, les garçons et Marion retinrent leur souffle.

Les quatre silhouettes approchèrent, puis, sans avoir échangé une parole, comme Si leur plan eût été réglé d'avance, elles se séparèrent pour aller se placer en carré à environ trois cents mètres les unes des autres, sur la lande.

< Qu'est-ce qu'ils font? " demanda Lustucru qui avait du mal à avaler sa salive.

Jean-Loup et Marion se dressèrent légèrement pour tenter de mieux voir. Les quatre hommes ne bougeaient plus chacun à leur poste.

" Qu'est-ce qu'ils font? répéta Lustucru d'une voix plaintive. Ils vont danser le menuet?

- Tais-toi! gronda Byloke. Ecoute!... >

Un vrombissement se fit entendre au loin, se rapprochant de seconde en seconde. Jean-Loup leva les yeux vers le ciel étoilé. Au même instant, quatre pinceaux lumineux s'élevèrent des emplacements occupés par les hommes. Ils s'éteignirent puis se rallumèrent à intervalles réguliers.

< Ça y est! je comprends! souffla Cow-Boy. Les feux dont il parlait, c'était donc ça!..."

Le bruit du moteur se fit assourdissant...

< Un hélicoptère! s'exclama Jean-Loup, négligeant de parler à voix basse, en raison du vacarme. Un hélicoptère!

Guidé par les feux, le pilote amorça sa descente et, à la verticale, vint se poser au milieu du quadrilatère. Un violent souffle d'air balaya les herbes jusqu'au fossé.

Tout ce qui suivit parut se dérouler en pleine confusion pour les observateurs cachés. Dans la lueur des projecteurs ils apercevaient tantôt l'un des hommes, tantôt l'autre. Parfois, les parties métalliques de l'hélicoptère renvoyaient un éclat de lumière. Des voix confuses s'élevaient là-bas.

A la suite du pilote et d'un autre homme, une jeune femme descendit de l'appareil. Sa chevelure rousse étincela dans le rayon de l'une des torches. Puis elle aida à descendre une fillette de huit àneuf ans... L'enfant se mit à pousser des cris.

" Don't be silly! Don't cryl " lui ordonna la jeune femme.

Mais l'enfant, lui échappant soudain, se mit à courir vers les bois.

< Vanessa I Come here " hurla la femme.

Un homme de forte stature surgit dans la lumière. La fillette chercha à l'éviter, mais le colosse lui barra la route, et, la soulevant sous son bras, la ramena à la rousse, qui la gratifia d'une paire de gifles retentissantes.

< Mais qu'est-ce qui se passe! Qu'est-ce qui se passe! ~ demandait Cow-Boy qui, au défi de toute prudence, s'était à demi dressé, aux côtés de Jean-Loup.

La rousse avait empoigné la fillette par la main. On entendit de nouveau des cris, des voix coléreuses, puis la femme se dirigea vers le château, entraînant l'enfant qui se débattait en vain.

Mais presque aussitôt, l'attention des garçons fut ramenée vers l'hélicoptère. Un homme était remonté à bord, et, non sans mal, aidait à en descendre une longue caisse qui semblait fort lourde. Une seconde suivit.

L'instant d'après, le pilote serrait quelques mains à la ronde, remontait au poste de commande. Le moteur ronfla de nouveau et l'appareil s'éleva pour disparaître au-dessus de la forêt. Son grondement se perdit dans le lointain.

Sans échanger un mot, les hommes se chargèrent des caisses et les traînèrent vers le château.

Les garçons étaient frappés de stupeur.

< D'après toi, qu'est-ce qu'il y a là-dedans? souffla Lustucru à l'oreille de Patrick.

- Certainement pas des spaghetti... Des armes, à mon avis, répondit celui-ci.

- Hein?> fit le gros garçon, en portant la main à sa gorge comme s'il s'étranglait.

Les hommes avaient atteint la grille. Celle-ci grinça, se referma sur eux. On entendit claquer une lourde porte, au fond de la cour, puis le silence nocturne retomba, profond et lugubre.

En évitant de faire craquer des branches, les garçons et Marion quittèrent leur poste et rentrèrent à l'abri du petit bois. Dans une clairière, ils s'arrêtèrent un moment pour se concerter.

< Ce sont des armes, affirmait Patrick. Tout ça, c'est une affaire de contrebande...

- Pour moi, dit Franz, ce sont des trafiquants de drogue, ou d'objets volés...

- Et la petite? lança Byloke. Hein? Vanessa, come here! Les gifles... Débarquée en pleine nuit, enfermée dans cette ruine... Ça sent le kidnapping à plein nez, cette histoire!

- Vous croyez? vous croyez? fit le pauvre Lustucru, complètement dépassé. Si ce sont des gangsters, ces gens-là, ça ne nous concerne plus! Il faudrait avertir...

- Oh! ça suffit! trancha Byloke. Ces gars nous ont piqué notre trésor... On a commencé, on ira jusqu'au bout... Avec les Sangliers aux trousses, ces messieurs n'auront pas la loi!

 

Chapitre XII : L'avion-message

LE LENDEMAIN matin, les brumes furent lentes à se dissiper sur la lande. Vers dix heures, enfin, le soleil parvint à percer et ses rayons firent seintiller la rosée sur les herbes jaunes. De nouveau, la masse sombre du Château sans Nom se découpa sur le ciel redevenu bleu.

" Pas trop tôt! soupira Cow-Boy qui était à son poste de guet depuis une bonne heure. Manquait plus que ça, le brouillard... Ils auraient pu filer cent fois! :

Avec son ami Jean-Lôup, Cow-Boy avait été le seul " lève tôt " de la bande. Epuisés par ces émotions violentes et par leur expédition nocturne qui les avait fait coucher à plus de trois heures du matin, les autres faisaient la grasse matinée. Manon, Patrick et Franz étaient retournés à L'Aigletière; Lustucru et Byloke dormaient à poings fermés, et il avait fallu renoncer à les réveiller. Après leur avoir laissé un message, Cow-Boy et Jean-Loup s'étaient cependant mis en route.

Dans la brume, ils étaient venus s'installer sur le belvédère qui dominait le château par le nord. Mais la paire de jumelles prêtée par Patrick ne leur servait à rien, et pendant plus d'une heure, ils avaient dû se contenter d'écarquiller les yeux et de tendre l'oreille. Le mur de brume grise était impénétrable.

" Pas trop tôt! répéta Cow-Boy quand le ciel se dégagea. Vite!... Passe-moi les jumelles...

Jean-Loup les lui tendit. Cow-Boy en essuya les verres couverts d'humidité, puis les pointa vers le château.

" Rien! annonça-t-il. Tout le monde dort, on dirait...

Une demi-heure plus tard, Patrick se glissa jusqu'à eux. Il était venu à cheval, portant Marion en croupe.

" Où sont les autres? lui demanda Jean-Loup.

- Je les ai postés de l'autre côté du chemin, répondit Patrick. Marion va nous rejoindre ici. Elle a attaché le cheval dans une clairière, un peu à l'écart. J'ai aussi amené Sinus, mais je le laisse un peu loin de crainte qu'il n'aboie... Franz est dans les branches de ce grand pin, là-bas, avec Lustucru et Byloke que j'ai amenés... Ils ont une longue-vue pour surveiller le château...>

A l'aide des jumelles, Jean-Loup explora tous les pans de murs, les étroites fenêtres, les tours en ruine, la cour déserte...

" Je me demande qui est cette fillette! dit-il enfin. Tu as une idée, toi? >

Patrick haussa les épaules.

" Non. C'est bizarre, c'est même louche, à mon avis. Un rapt d'enfant par des bandits, tu crois?

- Ils s'y seraient mis vraiment nombreux! objecta Jean-Loup. Sept ou huit personnes, un hélicoptère, location d'un château... Non, pas possible. Et ces caisses déchargées en pleine nuit? Quel rapport avec l'enfant? Je nage en plein brouillard. >

Ils restèrent un moment pensifs.

" Si c'était un kidnapping, reprit Jean-Loup, les journaux de Bruxelles en auraient parlé... Ils auraient mentionné le nom de la gosse, indiqué le montant de la rançon...

- En vacances, tu lis souvent les journaux, toi?" lui demanda ironiquement Cow-Boy.

Au même instant Marion vint les rejoindre. Jean-Loup se retourna pour l'accueillir. Elle lui sourit.

" Me voilà! dit-elle. J'ai attaché le chien à un arbre, près du cheval... Puis je suis allée avertir Byloke que je venais vous retrouver ici... >

Les trois garçons reprirent leur discussion sur Vanessa. Marion les écouta quelques minutes, puis les interrompit " Nous sommes peut-être en train de faire fausse route, leur dit-elle. Pourquoi voulez-vous qu'il s'agisse d'un kidnapping? C'est peut-être tout simplement la fille de... >

Une exclamation de Jean-Loup lui coupa la parole

" Je la vois... Juste au pied de la tour d'angle... Dans la seconde cour intérieure...

Qu'est-ce qu'elle fait? demanda Marion. On dirait qu'elle joue... ~

Patrick lui prit les jumelles des mains pour regarder. Il distingua en effet la petite Vanessa, assise sur une marche de pierre, une poupée sur les genoux. Puis la fillette se leva, alla ramasser quelques menues brindilles qu'elle rangea sur une dalle, comme pour jouer à la dînette...

" Elle n'a pas l'air d'une enfant qu'on martyrise, fit observer Patrick. On la laisse jouer seule...

Ouais! mais la grille est fermée! répliqua Cow-Boy qui réclama les jumelles pour les tendre à Marion. Voilà pourquoi les gars ne se méfient pas.

- Il faudrait pouvoir communiquer avec elle, dit Marion.

Oui, mais sans éveiller l'attention des autres! " ajouta Cow-Boy.

Patrick reprit les jumelles pour observer de nouveau la fillette.

" Oh. j'ai trouvé! s'exclama-t-il soudain. Je crois avoir ce qu'il faut pour lui faire passer un message... Attendez-moi ici. Je suis de retour dans trois quarts d'heure... >

Abandonnant ses compagnons, il descendit en toute hâte les marches du belvédère. Cow-Boy se pencha pour le suivre des yeux, et il le vit qui courait vers son cheval, attaché à une centaine de mètres de là, derrière un amas de rochers. Patrick sauta en selle et fila en direction de L'Aigletière.

L'attente parut longue à ceux qui restaient. Ils prirent contact avec Lustucru et Byloke qui, de leur côté, n' avaient pu repérer Vanessa, car un haut pan de mur cachait la cour de ce côté-là. Puis ils regagnèrent le belvédère et continuèrent à surveiller le château.

A onze heures du matin, Patrick réapparut. Il escalada le belvédère, haletant, portant dans ses mains un merveilleux petit avion ainsi qu'une boite de métal garnie de boutons.

" Qu'est-ce que c'est? demanda Jean-Loup avec étonnement.

- Un avion... Je suis allé jusque chez un copain pour lui emprunter ça... Un avion téléguidé...

- Compris! s'exclama gaiement Cow-Boy. Fameuse idée, mon vieux! En place pour la manoeuvre... >

Assis sur le sol rocheux, les trois garçons préparèrent le lancement du petit appareil. Pendant ce temps, Marion rédigeait un message, en anglais. Elle le traduisit aux garçons

" Chère Vanessa, lut-elle. Si vous êtes malheureuse. et maltraitée, Si VOUS VOUS croyez en danger, renvoyez-nous cet avion-message en écrivant simplement dessus les trois lettres S.O.S. Et j'ai signé Des jeunes amis qui sont prêts à vous aider.

Parfait! " déclara Jean-Loup.

Le billet, plié en quatre, fut collé à l'aide d'un. bout de scotch sur la carlingue du petit appareil.

" Si elle répond S.O.S., déclara Patrick, on saura à quoi s'en tenir... Nous appellerons la police... Ou nous tenterons de la délivrer nous-mêmes! proposa Cow-Boy. N'oublie pas que nous avons un compte à régler avec ces messieurs!... Et notre trésor à récupérer!

- Nous verrons! trancha Patrick. Allons! Attention au départ!... "

Du bout du doigt, il fit tourner la petite hélice. Le minuscule moteur eut quelques ratés, puis se mit à ronfler régulièrement. Jean-Loup qui tenait l'appareil l'éleva, le pointa dans la bonne direction... Patrick manipula les boutons de la boîte de téléguidage...

" Attention! dit-il. A trois, tu le lances... Une... Deux... Trois! "

Jean-Loup projeta l'avion dans le vide. Il piqua d'abord légèrement, puis reprit de la hauteur. Patrick le dirigeait. Emerveillés, ses compagnons regardaient les évolutions du modèle réduit.

Patrick appuya sur une manette.

" Virage sur l'aile... >

L'avion, obéissant, décrivit un quart de cercle

" Parfait! dit Patrick. Et maintenant, droit sur le castel du crime! "

Cow-Boy empoigna les jumelles et suivit le vol du petit avion. Celui-ci survola les tourelles de la tour flanquante, contourna le donjon...

" Et maintenant, mesdames et messieurs, veuillez bien boucler vos ceintures! annonça Patrick. Nous amorçons notre descente... "

L'avion piqua sur la cour intérieure du château et vint se poser sans trop de mal sur le terre-plein, à une dizaine de mètres de la fillette..

Délaissant sa poupée, l'enfant se précipita vers ce nouveau jouet miraculeusement tombé du ciel.

" Elle le prend! commenta Cow-Boy. Elle le retourne, elle fait tourner les roues...

- A-t-elle vu le message? demanda Marion.

- Non, pas encore... >

Même sans les jumelles, les autres distinguaient assez bien les mouvements de la fillette. Soudain Cow-Boy poussa une exclamation

" Catastrophe!... Quelqu'un!... >

Ils virent un homme surgir au coin d'un pan de mur et s'élancer vers l'enfant. Cow-Boy le distingua en gros plan : un grand gaillard, au front bas, au visage carré, à la tête enfoncée entre de puissantes épaules...

" ... Une énorme brute! Un vrai taureau... Aïe!... >

Le taureau avait brutalement arraché l'avion des mains de Vanessa. Il examina le jouet et ne fut pas long à trouver le message collé sur le fuselage.

" Aïe! aïe! répéta Cow-Boy, navré. Ça se gâte...> L'homme déplia le papier, le lut. Puis, comme pris de fureur, il jeta l'appareil à terre, le piétina, brandit le poing vers l'adversaire invisible. Après quoi, empoignant la fillette par le poignet, il l'entraîna à l'intérieur du bâtiment.

Là-haut, sur le belvédère, les trois garçons et Marion restaient indécis, frappés par cette scène. Leur premier mouvement avait été de prendre la fuite, puis une curiosité mêlée d'angoisse les avait retenus. Ils se jugeaient d'ailleurs bien à l'abri. Il serait toujours temps d'aviser Si les gens du château se lançaient à la recherche des intrus.

Les jumelles aux yeux, Cow-Boy observait la cour déserte.

" Bizarre! dit-il enfin. Après avoir bouclé la petite, M. Taureau devrait revenir... Ça devrait l'intriguer, cet homme! Un avion qui tombe du ciel...

- Oui! soupira Patrick. Le seul résultat de ma brillante idée, c'est de leur avoir donné l'éveil!

- Oh! oh! fit Cow-Boy d'une voix brève. Je crois que ça se gâte... "

En effet, M. Taureau - comme ils l'appelaient - venait de surgir dans la cour. Il la traversa à grands pas, ouvrit la grille, passa sur le chemin... Il s'arrêta, regarda de tous côtés puis soudain leva les yeux vers le belvédère, au-dessus des arbres, d'où' avait été lancé l'avion.

" Il nous a repérés! cria Cow-Boy.

- Tu crois? > demanda Jean-Loup.

Il n'eut pas besoin de confirmation, car il vit lui aussi l'homme foncer au pas gymnastique à travers les broussailles.

" Qu'est-ce qu'on fait? On attend? demanda Patrick.

- Tu es fou? répliqua Cow-Boy. A un kilomètre, on peut voir que le bonhomme est en fureur! S'il nous coince, on aurait droit aux taloches, et peut être pire. Aucune envie d'aller garnir le calvaire, comme toi! Je suis moins décoratif! Vite! filons!...>

Sans plus attendre, les trois garçons et Marion dévalèrent du belvédère à la queue leji leu. De l'autre côté, le Taureau fonçait, coudes au corps, sur le chemin qui aboutissait aux marches.

Les fugitifs traversèrent en courant les broussailles. Patrick détacha son cheval, Marion prit la laisse du berger allemand qui grondait.

< Allez! Monte! > ordonna Patrick à Marion.

Il l'aida à monter en selle, puis donna une tape sur la croupe du cheval.

" Vite! A la maison! >

Le cheval partit au petit trot. Patrick saisit alors la laisse de Sinus et rejoignit ses deux compagnons qui déjà s'enfonçaient dans les bois.

Mais le Taureau avait débouché dans la petite clairière au pied du belvédère. Il entendit les craquements de branches, devina que ses adversaires détalaient. Fou de rage, il tira un revolver de sa poche et pressa la détente à trois reprises, l'arme dressée vers le ciel.

Les détonations se répercutèrent longuement dans le sous-bois. Effrayés, les garçons se jetèrent à terre pour s'abriter derrière une souche d'arbre.

" File! file! hurla Jean-Loup à Marion, qui était encore toute proche. On te rejoint... >

La jeune fille lança son cheval au grand trot dans un layon et disparut.

Patrick s'était abrité derrière un rocher couvert de mousse. D'une main légèrement tremblante, il entreprit de détacher son chien. Puis il l'empoigna par le collier.

Revolver braqué en avant, le Taureau approchait de l'endroit où les garçons étaient tapis.

< Attaque! Sinus! Mords-le! > ordonna soudain Patrick en libérant son chien.

Comme une flèche, la bête bondit sur l'homme. Ce fut à peine s'il la vit venir. Au dernier instant, il tenta de la repousser d'un coup de crosse, mais déjà le chien avait bondi. Sa mâchoire se referma sur le poignet de Taureau qui poussa un cri de douleur et laissa échapper son arme.

Il y eut une lutte confuse. Puis, cruellement mordu à la main, l'homme parvint à s'enfuir.

" Sinus! ici! > cria Patrick.

A regret, et toujours grondant, le berger allemand revint vers son maître. Jean-Loup et CowBoy étaient déjà sortis de leurs cachettes et s'approchaient de Patrick. Jean-Loup ramassa l'arme qui gisait dans les aiguilles de pin, il la fit sauter sur le plat de sa main.

" Smith and Wesson! nnonça-t-il. Décidément, il s'agit de drôles de touristes! "

 

Chapitre XIII : De l'or en fusion

EH BIEN, NON! ils n'étaient pas découragés, les six garçons et Marion! Ils ne reculaient pas devant le danger, et ils ne songeaient même pas à alerter la police. Du moins pas encore. Et le soir les retrouva prêts à une nouvelle attaque contre les mystérieux occupants du château.

Sortant du bois, trois ombres apparurent au clair de lune. C'étaient Patrick, Marion et Franz qui venaient rejoindre leurs amis au pied du belvédère, comme ils en étaient convenus. S'ils n'oubliaient pas l'affaire du trésor, ils tenaient en premier lieu à percer le secret qui entourait Vanessa.

" Ce soir, nous restons avec vous, annonça Patrick à Cow-Boy. J'ai dit à mes parents que nous allions camper deux ou trois jours dans les Fagnes... Au passage, j'ai laissé deux tentes à votre campement... Donc, nous aurons tout notre temps, cette nuit...

- Vous êtes revenue! dit Jean-Loup à Marion, avec un léger accent de reproche.

- Mais oui! répliqua-t-elle en souriant. On dirait que cela ne vous fait pas plaisir!

- Ce n'est pas cela... Mais l'expédition de cette nuit paraît assez risquée.

- Vous avez peur pour moi?

- Un peu... En tout cas, soyez prudente, je vous en supplie. Ce n'est pas bien la place d'une fille!

- Pensez-vous que je sois moins courageuse que n'importe lequel d'entre vous? " protesta-t-elle, amusée.

Byloke les interrompit.

< Allons, les amis! dit-il. Pas de baratin... La lune se cache... C'est le moment d'y aller! "

Sans bruit, dans l'ombre, tous se dirigèrent vers l'énorme masse du château où nulle lumière ne brillait. Ils descendirent sans difficultés dans le fossé à demi comblé, puis, silencieux comme des chats, atteignirent le pied de la muraille.

D'un commun accord, ils avaient renoncé à essayer de passer par la grille, car il était possible que l'un des hommes surveillât la cour intérieure.

Se coulant en file indienne le long de la courtine, ils arrivèrent devant une poterne et tentèrent d'en ouvrir la porte. Mais celle-ci était fermée.

Byloke eut beau s'escrimer sur la serrure a l'aide d'un passe, il n'aboutit à rien. La clef semblait être restée dessus, mais à l'intérieur.

< C'est bon! murmura Cow-Boy. Jean-Loup et moi, nous viendrons vous ouvrir. Nous passerons par le haut. "

Il alla un peu plus loin, jusqu'au pied de l'une des tours flanquantes, déroula le lasso qu'il portait autour de la poitrine, leva la tête. La tour se détachait en noir sur le ciel nocturne.

Cow-Boy fit tournoyer son lasso, et à la troisième tentative, son noeud coulant encercla un corbeau du chemin de ronde. Cow-Boy tira sur la corde, s'assura de la solidité de la prise.

< J'y vais, dit-il alors à Jean-Loup. Quand je serai là-haut je te ferai signe... >

Il empoigna la corde et commença à se hisser le long de la paroi. Une minute plus tard, tous deux se tenaient sur le chemin de ronde. Ils se penchèrent pour observer la cour, mais elle était déserte. Seule, une lumière solitaire brillait à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Cow-Boy désigna alors un trou d'ombre sur sa gauche et, prudemment, les deux garçons s'engagèrent dans des escaliers à demi écroulés, en s'éclairant avec leur lampe de poche. Sa faible clarté dansante leur permit d'atteindre le bas de l'escalier en colimaçon. Cow-Boy éteignit sa lampe. Devant eux s'étendait la cour intérieure.

" La poterne est là-bas, sur le côté... expliqua Cow-Boy. Allez! Viens!

Les deux garçons traversèrent la cour comme des flèches. L'instant d'après, ils se trouvaient devant la poterne. La clef se trouvait sur la serrure. Lentement, Cow-Boy la fit tourner.

Comme des ombres, Patrick et les autres se glissèrent à l'intérieur et se dirigèrent à pas de loup vers le bâtiment central. Ils trouvèrent une porte et, l'un après l'autre, se faufilèrent dans un couloir ténébreux. Après avoir tendu l'oreille, Cow-Boy fit jouer sa lampe pour s'orienter.

< Sors ton revolver... C'est le moment ou jamais! > chuchota Patrick à l'oreille de Jean-Loup.

Celui-ci- tira de sa poche l'arme qu'avait perdue le Taureau. Certes, il n'avait pas l'intention de s'en servir, mais elle les aiderait peut-être à couvrir une retraite précipitée.

Ils traversèrent une salle vide, puis passèrent dans une antique et vaste cuisine. Le plus grand désordre et la saleté y régnaient. Des boîtes de conserves vides s'accumulaient dans un coin. Sur la table traînaient des bouteilles et des verres.

Toujours aucun signe de vie.

" Crois-tu qu'ils aient filé? demanda Jean-Loup à Cow-Boy.

On dirait bien, répondit celui-ci. Et pourtant cette lumière au rez-de-chaussée... Continuons! > Changeant de direction, les Sangliers s'engagèrent dans un couloir encombré de gravats qui semblait descendre vers les caves. Soudain, Cow-Boy qui marchait en tête leur fit signe d'arrêter. Il éteignit sa lampe.

Un murmure de voix, entrecoupé de légers chocs métalliques, montait des profondeurs. Ils avancèrent encore à tâtons, et distinguèrent une lueur au tournant du couloir. Avec mille précautions, ils s'approchèrent et découvrirent une ouverture taillée dans la muraille et fermée par une grille de fer. Le bruit de voix résonnait maintenant plus fort. ils risquèrent alors un coup d'oeil par l'ouverture et, à grand-peine, retinrent des cris de stupeur...

Le spectacle qu'ils apercevaient avait en effet quelque chose de fantastique, d'hallucinant. On eût dit le tableau d'un peintre de jadis représentant en noir, en rouge et en jaune, les forges souterraines de Vulcain.

Au milieu d'une vaste salle voûtée, cinq hommes s'affairaient autour d'un brasier rond, activé par un soufflet de forge. Sur les charbons incandescents, reposait une sorte de petite cuve, chauffée à blanc, dans laquelle du métal était en fusion.

On entendait des exclamations en anglais, des ordres lancés par l'un ou l'autre des hommes. Les yeux protégés par de grosses lunettes de soudeur, les mains gantées de mitaines d'amiante, les hommes coulaient de l'or dans des moules parallélipipédiques placés sur le dallage.

< Qu'est-ce qu'ils font? murmura Lustucru qui tardait à comprendre.

Certainement pas la soupe! " répliqua CowBoy.

Certes, il n'était pas nécessaire d'avoir visité une fonderie pour deviner le but de l'opération. Et Byloke laissa échapper comme un gémissement.

< Notre or! L'or des Templiers I..

- Chut! " ordonna Jean-Loup.

Ils pressaient leurs visages à la grille, certains que personne ne lèverait les yeux vers eux. La fumée du brasier était évacuée par une cheminée de tôle, mais incomplètement, et l'atmosphère de la salle basse était lourde, presque irrespirable.

" Regardez! reprit Jean-Loup. Non! pas possible... "

Après avoir replacé le creuset sur le brasier, deux hommes - parmi lesquels le peu sympathique Taureau - faisaient sauter à coups de hachette le couvercle d'une caisse... De l'une des caisses débarquées de l'hélicoptère semblait-il! Et lorsqu'elle s'ouvrit, on vit apparaître au milieu des copeaux, comme un reflet doré.

Oui, la caissette était pleine de lingots d'or!

" Cette fois, je ne comprends plus! avoua Cow-Boy qui cependant était rarement pris au dépourvu. Je ne comprends plus rien...

- Moi non plus! reconnut Franz... Les lingots de l'hélicoptère ne peuvent pas être les nôtres!

- Et alors? > fit Lustucru, complètement perdu.

Doucement, Jean-Loup les repoussa du bras.

" Remontons, leur dit-il. Je crois que j'ai une explication... Remontons dans un coin tranquille...>

< Comme coin tranquille, on ne fait pas mieux! maugréa Lustucru en regardant avec inquiétude autour de lui. La salle de torture... Brrr!

- On ne viendra pas nous y déranger, répliqua Cow-Boy. Mions, vite, explique-toi, Jean-Loup... >

Mais, impressionnés malgré tout, les garçons et surtout Marion contemplaient le sinistre décor de cette salle, enfouie tout au bas d'une cour d'angle. Chevalets, fers, garrots, poulies... Le spectacle n'avait rien d'engageant. Il n'y manquait même pas une cage de fer garnie de pointes rouillées.

< Allons! allons! ce n'est qu'un vieux cachot, affirma Jean-Loup pour rassurer Marion. Ecoutez-moi plutôt... >

Posément, il s'assit sur une table garnie d'un treuil à sou extrémité, et il commença

< Je crois que nous nous sommes mis le doigt dans l'oeil, les copains! Nous avons cru découvrir le trésor des Templiers... alors que nous sommes tombés, par le plus grand des hasards sur le butin d'une bande de voleurs!...

- Qu'est-ce que tu racontes? s'exclama CowBoy.

- C'est presque certain, reprit Jean-Loup. Tu me demandais, justement, toi, Cow-Boy, Si je lisais les journaux pendant les vacances... Eh bien, oui... Dans le train qui m amenait de Paris, je lisais un journal pour passer le temps...

- Qu'est-ce que tout ce bla bla bla! gémit Lustucru. Tu crois que c'est le moment...

- J'y viens! interrompit Jean-Loup nullement irrité. Tout à l'heure, quand j'ai vu les cinq gars trafiquer leurs lingots, ça a fait un déclic dans ma tête... Dans le journal, j'avais lu un article avec un titre grand comme ça... <Hold-up d'une incroyable < audace en plein centre de Londres... > Suivait le récit de l'attaque d'un fourgon de la banque Rothschild par cinq hommes masques.

- Tu te souviens des détails? demanda Cow-Boy.

- Une fusillade avait éclaté, et deux des convoyeurs sur trois avaient été tués... On a retrouvé le fourgon dans la banlieue de Londres.

- Vide, naturellement! dit Franz.

- Bien sûr. L'or qu'il transportait s'était volatilisé... C'étaient des lingots dans des caisses.

- Le montant du hold-up s'élève à combien? demanda Patrick.

- Je ne sais plus trop... Sept à huit cent mille livres sterling...

- Joli! fit Byloke entre ses dents.

- Et l'enquête de Scotland Yard, qu'a-t-elle donné? voulut savoir Franz.

- Dans l'article que j'ai lu, on disait que l'or avait dû quitter l'Angleterre. Interpol avait été alerté, et l'enquête se poursuivait dans toute l'Europe. Mais ces lingots portaient l'empreinte de la banque et un numéro...

- Compris! s'exclama Cow-Boy. C'est pour pouvoir les écouler que ces messieurs les refondent!

- Oui, compris, dit mélancoliquement Byloke. Et le trésor des Templiers, alors? >

Jean-Loup haussa les épaules en soupirant.

< Il a disparu, probablement depuis bien longtemps... à supposer qu'il ait même jamais été caché là! Mais ces messieurs devaient connaître les souterrains... Ils ont préparé leur affaire de longue date, ils ont loué le château pour y transporter leur or et y pratiquer leur opération bien à l'abri... Et, en attendant de les fondre, ils ont entreposé leurs lingots dans le tombeau. Fameuse cachette, n'est-ce pas?

- Oui, coup dur pour nous! constata tristement Cow-Boy. Mais maintenant, après avoir pleuré notre or, il s'agit de faire coincer ces bandits. Il ne nous reste plus qu'à alerter les gendarmes.

Ah! depuis le temps que je vous le disais!" exclama Lustucru, enfin satisfait.

Reprenant leur marche silencieuse, les garçons et Marion refirent en sens inverse le chemin parcouru. Soudain une pâle lueur illumina une fenêtre béante, au bout d'un couloir. Cow-Boy éteignit sa lampe, mais il se rassura en entendant peu après un grondement lointain.

< Ouf! rien qu'un orage qui approche! " dit-il. Ils se remirent en marche. Jean-Loup guidait la troupe, revolver en main. Cow-Boy l'éclairait. Au tournant du couloir, ils s'immobilisèrent de nouveau.

< Eteins! souffla Jean-Loup à Cow-Boy. Il y a quelqu'un... Cachez-vous! >

Ils se blottirent dans l'ombre, l'oreille tendue. En effet, on entendait des pas. Et l'instant d'après, ils virent danser une lumière à l'extrémité de la galerie. La femme rousse apparut dans l'escalier qui descendait de la grosse tour. Elle portait une lampe et un plateau.

Sans se douter que des yeux épiaient tous ses mouvements, la rousse pénétra dans l'immense cuisine, située en contrebas de la galerie. Plaqués au mur, les Sangliers l'observaient.

Après avoir débarrassé son plateau des restes d'un repas, la rousse le chargea de bouteilles de bière et de sandwiches qu'elle prépara rapidement. Puis elle se dirigea vers le fond de la salle et s'engagea dans un escalier qui devait descendre à la fonderie du sous-sol.

< Ouf! fit Cow-Boy. D'un peu plus, on tombait en plein sur elle!

Ils pénétrèrent à leur tour dans la cuisine. Jean-Loup s'approcha de l'immense table, examina les restes de repas qu'y avait déposés la rouquine.

" Elle redescendait peut-être le plateau de Vanessa, dit-il à mi-voix. Ils ont dû la boucler là-haut, dans une des chambres de la tour...

- Ou y va voir? proposa Franz.

- Natûrlich! > répliqua Jean-Loup.

Précédés par le rond lumineux de leur lampe électrique, ils s'engagèrent dans l'escalier à demi effondré de la tour. Arrivés au premier palier, ils s'arrêtèrent devant une porte au chambranle pourri. D'un coup de pied, Jean-Loup poussa le battant. La pièce ronde, percée de meurtrières, était vide.

Un peu déçus ils reprirent leur ascension. Sur le second palier, ils s'immobilisèrent pour prêter l'oreille. Dans le silence, on entendit comme un gémissement.

< Ça vient de l'étage au-dessus! " murmura Patrick.

Tous s'élancèrent, quatre à quatre, et au dernier étage ils aperçurent une porte munie d'un judas.

Jean-Loup éleva sa lampe, la braqua par l'ouverture, et poussa une exclamation.

< C'est elle! "

Recroquevillée sur un matelas, la petite Vanessa, les cheveux dans la figure, sanglotait à fendre l'âme.

Jean-Loup tira le gros verrou et pénétra dans la cellule, suivi de Marion et Patrick. A la vue des jeunes garçons, la fillette se blottit contre le mur, terrorisée, prête à hurler...

< Don't scream, lui dit Marion en s'avançant. N'aie pas peur! Nous sommes des amis! ajouta

Jean-Loup. Amis!... Friends!

- C'est nous qui t'avons expédié le petit avion, ce matin... > dit Patrick en souriant à la fillette.

Cow-Boy se mit de la partie, prononça quelques mots en anglais. Vanessa referma la bouche, essuya ses larmes d'un revers de main- et regarda avec incertitude tous ces jeunes visages penchés sur elle. De nouveau Marion lui parla. La fillette répondit d'une voix étouffée.

" Oui, elle dit qu'on l'a enlevée! expliqua Marion aux garçons. Elle veut partir avec nous... "

Vanessa prononça une longue phrase.

" Tiens! j'ai compris! s'exclama Lustucru tout fier, bien qu'il ne fût pas très fort en anglais. Elle a dit doll c'est sa poupée, hein?

- Elle demande Si elle peut l'emporter, expliqua Cow-Boy.

- Mais oui, mon enfant, concéda Lustucru. Prends ta doll et filons à l'anglaise. J'ai peur que le coin ne devienne very malsain ! "

Vanessa se leva, prit la main de Marion, et toute la petite troupe redescendit l'escalier de la tour, guidée par Jean-Loup. Une fois au rez-de-chaussée, celui-ci alla risquer un oeil dans la cuisine et dans la grande salle qu'ils avaient traversée en venant. Tout était désert.

La rousse devait encore être en bas avec les cinq hommes.

" La route est libre ", annonça Jean-Loup.

A pas de loup, ils traversèrent la vaste cuisine voûtée. Au passage, Lustucru, que toutes ces émotions avaient sans doute creusé, ne put s'empêcher de chiper deux pommes et une banane sur la table.

La grande salle fut traversée également sans encombre, et les amis se retrouvèrent enfin sur le seuil. Que faire maintenant? Devant eux s'étendait la cour, où ils seraient à découvert. Fallait-il se glisser le long des murs ou bien, carrément, foncer vers la poterne?

" Mieux vaut mettre le paquet, décida Jean-Loup. On y va? >

Comme une meute, la bande traversa la cour. Byloke avait pris Vanessa dans ses bras et courait vers la poterne. Quand ils se retrouvèrent dans le fossé, ils s'arrêtèrent pour tendre l'oreille. Mais le silence n'était troublé que par le grondement lointain du tonnerre.

" Allons! allons! pressa cependant Jean-Loup. Ne traînons pas... S'ils s'aperçoivent de la disparition de Vanessa, ça va barder... En route! Au trot! "

Un quart d'heure plus tard, ils s'arrêtaient, haletants, dans une clairière. Maintenant à l'abri, ils purent donner libre cours à leur curiosité et entourèrent Marion qui d'une voix douce, sans la heurter, interrogeait la fillette. Après un long dialogue, dont nos six amis ne comprenaient qu'un mot par-ci, par-là, Marion expliqua aux Sangliers ce qu'elle avait appris.

" Elle s'appelle Vanessa Grantham, dit-elle, et elle habite à Londres... Mercredi dernier, elle revenait de l'école lorsqu'une voiture s'est arrêtée et deux hommes l'ont obligée à monter avec eux...

" Ils avaient emmené la fillette dans une vieille maison, proche de la Tamise. C'était là que pour la première fois Vanessa avait vu la Rousse, Miss Nelsen..., qui lui avait recommandé de se tenir bien sage, sinon... Elle était restée plusieurs jours dans cette maison, puis un soir, on l'avait de nouveau fait monter en voiture et conduite loin de Londres, dans un champ, où attendait un hélicoptère...

- Et que fait son père? " demanda Cow-Boy.

Marion interrogea l'enfant, puis répondit

" Elle dit qu'il est chauffeur d'un fourgon qui transporte de l'argent pour une banque... "

En entendant cela, Jean-Loup poussa une exclamation.

" Vous avez entendu? demanda-t-il. Oui, je me souviens maintenant... Le chauffeur du fourgon attaqué par les bandits est le seul qui s'en soit tiré indemne... Les deux autres convoyeurs ont été tués. Sauf lui... Grantham!

- Il aurait trempé dans la combine? demanda Cow-Boy.

Pas du tout! C'est parce qu'il est toujours vivant qu'il représente un danger pour les bandits... Il est le seul à pouvoir donner leur signalement. Peut-être même a-t-il reconnu un ancien employé de la banque? En enleva"t sa fille, les truands l'obligent à se taire...

- Mais c'est ignoble! s'écria Marion.

- Ils vont le payer cher! gronda Cow-Boy.

- Oui, mais pour ça, il ne faut pas leur laisser une chance de s'échapper, déclara Jean-Loup. S'ils s'aperçoivent de la disparition de Vanessa, ils vont peut-être décamper... Cow-Boy, tu vas filer avec les autres jusqu'au Camp-Vert, et tu demanderas à Santérioux de vous mener tous en auto à la gendarmerie de Stavelot... Il faut donner l'alerte générale, avertir Londres, rassurer le père de la petite...

- Et toi? demanda Cow-Boy.

- Moi, j e retourne au château avec Patrick, s'il veut bien. Nous resterons sur place pour surveiller tous les mouvements de l'ennemi.

- Non! non! n'y retournez pas! s'exclama Marion. C'est trop risqué! Il suffit d'alerter les gendarmes...

- Et s'ils filent? demanda Patrick. Jean-Loup a raison, il faut les surveiller.

- Vous êtes gonflés, tous deux! déclara CowBoy admiratif. Vous jeter de nouveau dans la gueule du loup!... Voulez-vous que je vous accompagne, moi aussi?

- Non, inutile, répondit Patrick d'une voix calme. La meilleure façon de nous aider, c'est de donner l'alerte. Faites vite! Alors, tu viens, Jean-Loup. "

Les deux garçons s'enfoncèrent dans la nuit. Le reste de la troupe se mit aussitôt en marche à travers bois. Byloke avait juché Vanessa sur ses robustes épaules et il allait d'un bon pas, précédé par Cow-Boy qui lui éclairait le chemin. Mais ils n'avaient pas fait cinq cents mètres, qu'après un coup de tonnerre assourdissant toutes les écluses du ciel s'ouvrirent. Pendant quelques minutes, la troupe se trouva relativement à l'abri sous les arbres, mais bientôt la pluie redoubla de violence, et tous se mirent à courir, dans les ténèbres zébrées d'éclairs.

 

Chapitre XIV : Dans l'orage

APRÈS avoir franchi la poterne qu'ils avaient laissée ouverte, Patrick et Jean-Loup se glissèrent de nouveau jusqu'au bâtiment central.

Tous deux devaient sans cesse lutter contre une sourde angoisse qu'ils n'avaient pas éprouvée lors de leur première visite. C'était assurément risqué de revenir sur les lieux, et il y a des dangers que l'on n'aime pas courir deux fois de suite. Dès que les bandits s'apercevraient de la disparition de Vanessa, ce serait le' branle-bas de combat. Aussi, confusément, Jean-Loup enviait-il ceux qui retournaient maintenant au Camp-Vert.

La pluie, qui s'était mise à tomber, étouffait le bruit de leurs pas. Ils suivirent le couloir, puis pénétrèrent dans la grande salle. Personne ne semblait être remonté des caves.

" Cachons-nous par ici, proposa Jean-Loup d'une voix brève. C'est le seul endroit à peu près habitable, où ils doivent se réunir...

- Oui, mais où nous cacher? " demanda Patrick.

Ils firent quelques pas à travers la salle. Soudain, Jean-Loup distingua, dans le rayon de sa lampe, deux armures rouillées qui flanquaient la cheminée.

" Regarde! dit-il. C'est la cachette idéale...

- Tu es fou! murmura l'autre.

- Pas du tout... Je me faufile dedans... C'est juste ma taille... Fais le guet pendant que j'endosse mon nouveau complet! "

Avec un haussement d'épaules, Patrick alla se poster à l'entrée de l'escalier qui conduisait au sous-sol. C'était de là que les bandits risquaient de surgir.

Pendant ce temps, Jean-Loup se démenait. Après avoir défait les sangles et les agrafes de la vieille armure, il tentait maintenant de s'introduire dedans.

" Dépêche-toi, souffla Patrick. Et tant pis pour toi Si tu as des crampes et des fourmis dans les jambes!...

- Si tu crois que ça s'enfile aussi facilement qu'un blue-jean... J'y suis presque! Viens m'aider! "

Jean-Loup était entré dans la cuirasse, mais il ne parvenait pas à coiffer le lourd casque de fer. Patrick lui donna un coup de main, et réussit non sans mal à rabattre la visière rouillée.

< Comment tu te sens, là-dedans? demanda-t-il. Comme une sardine?...

- Pas du tout! grommela l'autre derrière ~e masque. C'est du "sur mesure "... Je peux tout voir, tout entendre...

- Très peu pour moi! " répliqua Patrick.

Précédé par le rayon de sa lampe de poche, Patrick fit le tour de la salle et repéra une petite porte qui donnait sur un escalier de bois. Sans hésiter, le garçon s'y engagea en s'appuyant sur la rampe branlante.

Brusquement, une marche céda sous son poids et il ne se rattrapa que de justesse. Lentement, il reprit son ascension, souleva une trappe et émergea dans un immense grenier. D'énormes poutres couraient d'un mur à l'autre, soutenant une charpente compliquée, sur laquelle reposaient les toits du bâtiment central.

Patrick avança prudemment sur le plancher disjoint, crevé par endroits. Repérant l'un de ces trous qui semblait plus profond que les autres, le garçon s'étendit à plat ventre sur la poutre la plus- proche et se pencha. Un gouffre noir s'ouvrait au-dessous de lui. Il devina la grande salle d'armes où était caché son compagnon.

Il étendit le bras, projeta vers le bas le rayon de sa lampe, entrevit les deux armures près de la cheminée. Le poste de guet était bien trouvé!

Paul Santérioux, qui dormait profondément malgré l'orage, fut réveillé en sursaut par des coups violents frappés à sa porte. La vie d'un chef de centre n'est pas exempte de tracas, même nocturnes. Aussi se leva-t-il sans même rechigner. Un coup d'oeil à sa montre lui apprit qu'il était une heure et demie du matin...

" Je viens! je viens! répondit-il, comme on recommençait à frapper. Ne vous énervez pas ! >

Il passa sa robe de chambre et alla ouvrir la porte du petit bungalow où il couchait, derrière les baraques.

Mais le spectacle qui s'offrit alors à ses yeux lui fit perdre son calme.

" Quoi? Que voulez-vous à cette heure? cria-t-il en apercevant un groupe de colons, trempés jusqu'aux os, le dos courbé sous la pluie. Vous êtes fous?... "

Il reconnut Cow-Boy et Byloke.

< Je vous croyais loin d'ici! D'où sortez-vous? demanda Santérioux sans cacher son mécontentement.

- Du Château sans Nom! répondit Byloke.

- En pleine nuit? Qu'est-ce que vous faisiez là-bas?

- On cherchait le trésor des Templiers, tenta d'expliquer Cow-Boy qui claquait des dents. Et, à sa place, on l'a trouvée, elle... "

Santérioux aperçut alors la fillette que Byloke avait déposée à terre, et qui se serrait contre Marion.

< Celle-ci ou celle-là? gronda-t-il. Laquelle des deux? Qu'est-ce que ça signifie?

- Elle, la petite Anglaise qu'on a kidnappée...

- Hein? Quoi? Vous avez kidnappé cette gosse?

- Pas nous, eux! intervint Marion.

- Qui ça, eux? gémit le chef de camp. Les Sangliers?

- Mais non! s'exclama Cow-Boy. Vous ne lisez donc pas les journaux? Le gang qui attaqua la banque Rothschild!... "

Santérioux hocha la tête, complètement perdu.

< C'est bon! c'est bon! fit-il d'une voix résignée. Allez m'attendre au foyer... Je m'habille et j 'arrive... Séchez-vous un peu, passez des chandails chauds ou enroulez-vous dans des couvertures... Mais, qu'est-ce que c'est encore que cette histoire, grands dieux! "

...........................

Jean-Loup commençait à regretter d'avoir choisi cette cachette. Il risquait fort d'avoir des fourmis dans les jambes, lui avait dit en plaisantant Patrick, et c'était justement le cas. Mais il n'eut pas le temps d'envisager quoi que ce fût, car des éclats de voix retentissaient dans l'escalier.

Le Taureau émergea le premier de la cave, portant une grosse lampe à pétrole qu'il déposa sur la table. Il fut suivi par la rousse et quatre autres hommes. Tous semblaient fort satisfaits.

< Good work, boys! " s'exclama le Taureau en se frottant les mains.

Par la fente de son casque, Jean-Loup repéra l'homme à la Land-Rover, que Cow-Boy surnommait Mylord. Lui aussi était tout souriant. Sans doute avaient-ils terminé leur travail dans la fonderie souterraine. Maintenant, les hommes allaient s'accorder un peu de repos. Avant de vider les lieux...

Jean-Loup connaissait assez bien l'anglais. L'année précédente, il avait même fait un séjour en Grande-Bretagne. Aussi parvenait-il à saisir quelques mots.

" Jamais autant travaillé de ma vie! " comprit-il au vol.

Et Mylord se mit à rire, pendant que la rousse apportait de nouvelles cargaisons de bière sur la table.

Mais celui qui paraissait être le chef - de par son ton de commandement et le respect qu'il semblait inspirer aux autres - interpella la rousse.

" Carine, please... "

Il lui demandait d'aller chercher du scotch et d'en profiter pour voir Si la petite Vanessa n'avait besoin de rien.

La rousse quitta la grande salle.

Cette fois, Jean-Loup sentit non plus des fourmis, mais un frémissement d'angoisse dans tous ses membres. D'un instant à l'autre, la dénommée Carme allait redescendre... Elle annoncerait que Vanessa avait disparu... Les hommes entreraient en fureur, fouilleraient tous les recoins du château...

Son coeur se serra, lorsqu'il entendit les pas de la jeune femme claquer sur les marches de pierre. Elle apparut sur le seuil, bouleversée.

" Reingold! " appela-t-elle d'une voix rauque.

Le chef tourna la tête, se dressa à demi de son banc, comme s'il pressentait une catastrophe.

" She is gone! She has vanished I... "

Partie! Disparue! avait-elle annoncé. Reingold répliqua par quelques mots lancés d'une voix rude, comme s'il doutait.

La rousse insista. Oui, Vanessa avait disparu... La porte était ouverte, la cellule vide...

" Impossible! gronda Reingold. You had closed the door! >

Oui! Carme avait bien fermé la porte au verrou! Elle en était certaine... Or, la porte était maintenant grande ouverte...

Jusqu'à présent les autres hommes avaient écouté sans intervenir. Soudain ils s'animèrent, comme s'ils sentaient le danger. Mylord se dressa, lança sèchement quelques mots à l'adresse de Carme. Et Jean-Loup devina qu'il l'accusait d'avoir oublié de refermer le verrou.

Elle protesta. Le ton de Mylord se fit plus violent, les autres donnèrent aussi de la voix, et il fallut l'autorité de Reingold pour rétablir le calme.

De toute évidence, les hommes reprochaient à Carine sa négligence. Elle niait. Mais comment expliquer alors que Vanessa eût disparu? La rousse ne savait trop comment se défendre. Reingold, lui, ne semblait toujours pas prendre les choses au tragique.

 

< She is not far away! > < She is not far away! > affirmait-il avec assurance.

Vanessa ne pouvait être loin. Et il expédia les quatre hommes à sa recherche. Ceux-ci quittèrent la salle.

Quand ils furent sortis, Reingold s'avança vers Carme qui semblait terrorisée et leva un bras devant son visage comme pour se protéger... Mais l'homme se contenta de secouer la tète avec un petit rire sec.

" She is not far away! " répéta-t-il. Elle n'était pas loin. On la retrouverait.

Santérioux venait enfin d'obtenir la gendarmerie de Stavelot au téléphone. La troupe des fugitifs, encore dégoulinants d'eau, enveloppés dans des chandails ou des couvertures, se tenait autour de lui, avec Vanessa au milieu. L'air était chargé d'humidité. Dehors, la pluie ruisselait sur le toit de tôle du foyer.

" Allô! allô! Oui... Passez-moi votre capitaine... disait Santérioux. Oui, le capitaine Gayrand... De la part de Santérioux... Du Camp-Vert... Quoi? Vous ne voulez pas le réveiller? >

Santérioux leva les yeux au ciel, tandis que son pied chaussé d'une pantoufle battait la charge sur le plancher.

" Réveillez-le, je vous dis!... C'est très urgent... Quoi?... Non, trop long à expliquer... J'arrive dans une vingtaine de minutes... Non, non, je ne peux pas vous expliquer ça par téléphone... Trop important... il ne s'agit pas d'un vol de lapins, je vous assure. >

il raccrocha, puis promena son regard sur la petite troupe qui l'entourait.

< Bon, reprit-il. Préparez-vous... Nous allons tous à Stavelot... Mais quand vous serez devant le capitaine, ne parlez pas tous en même temps... Votre histoire est déjà suffisamment compliquée... Je finis de m'habiller et nous partons dans deux minutes.>

La porte s'ouvrit, et l'un des assistants du chef de camp apparut, son imperméable ruisselant de pluie.

" J'ai sorti les deux autos, annonça-t-il. On peut y aller... "

Jean-Loup était maintenant épuisé. L'immobilité lui semblait de plus en plus insupportable, et il maudissait son idée d'avoir stupidement choisi cette cachette... Il craignait de faire le moindre mouvement, surtout maintenant que Reingold était seul avec Carme. Le chef s'était installé à table après être allé chercher une bouteille de whisky, et il buvait en silence. A deux ou trois reprises Carine avait tenté d'amorcer une conversation, mais il l'avait fait taire avec une rudesse méprisante.

Des pas retentirent, et Mylord reparut le premier, pestant contre le mauvais temps, une lampe électrique à la main. Il fut suivi peu après par le Taureau qui écumait de rage, puis par un individu mince, au visage inquiet, qui, dès son entrée, commença à proférer des insultes à l'encontre de Carine

Reingold voulut le faire taire. Mais l'homme, visiblement à bout de nerfs, continua à crier. Le Taureau se mit lui aussi de la partie.

D'après ce que comprit Jean-Loup, les deux complices de Reingold venaient de constater que la porte de la poterne était ouverte. Vanessa n'était plus dans le château, elle avait dû s'enfuir dans les bois...

Une dispute confuse s'ensuivit. Là-dessus survint le dernier des bandits, un grand gaillard au visage couperosé portant une petite moustache en croc, qui avait tout l'air d'un ancien sergent de l'armée des Indes...

La salle retentissait de leurs imprécations. Seul, le chef conservait son calme. A deux ou trois reprises, la rousse éleva une protestation plaintive, mais ses paroles furent couvertes par les furieux glapissements du plus jeune des bandits, dont Jean-Loup crut deviner qu'il se nommait Piper.

Ce dernier semblait pris de panique. Il insistait pour que toute la bande prît immédiatement la fuite. Vanessa en liberté, c'était la police qui ne tarderait pas à être alertée... Il ne voulait plus rester là, lui!

Mais Reingold secouait la tête. La fuite de la fillette ne l'inquiétait pas outre mesure. Où aurait-elle pu aller en pleine nuit, dans l'orage? Non, elle était sans doute cachée dans un recoin du château... Et même Si elle avait gagné les bois environnants, elle ne trouverait aucun secours sur la lande et serait forcée de revenir... D'ailleurs, ils n'attendraient. plus que quelques heures ici...

Et Reingold parla de l'hélicoptère qui - à ce que comprit Jean-Loup - devait revenir les prendre la nuit suivante.

Mais Piper, gagné par la panique, ne voulait rien entendre. La querelle s'envenima. Soudain, perdant patience, Reingold tira son revolver, décidé à imposer sa loi aux autres... Mylord se contenta de hausser les épaules, le Taureau protesta, mais il était visible que le sang-froid de son chef l'impressionnait. L'ex-sergent " eut un geste fataliste et, tournant le dos, alla se verser un verre de scotch. Pendant quelques instants, Jean-Loup crut que Reingold avait gagné.

Piper recula lentement vers la porte, le visage tendu les yeux chargés de haine. Tout à coup, il dégaina lui aussi à la vitesse de l'éclair et brandit son revolver.

L'homme ne se maîtrisait plus. Ses nerfs avaient craqué, il ne songeait plus qu'à fuir à tout prix. Il hurla quelques mots incompréhensibles, menaça les autres de son arme, recula encore d'un pas...

Jean-Loup devina, plus qu'il ne le vit, un signal à peine perceptible de Reingold. L'ex-militaire le capta. Il était sur la droite de Piper, son verre de scotch à la main. Lâchant son verre, il bondit comme un chat vers Piper, et d'un coup de pied lui fit sauter le revolver des mains. Puis, dans un même élan, il lui porta un magistral uppercut à la mâchoire. Soulevé par le coup, Piper partit en arrière et tomba à la renverse en accrochant l'armure de Jean-Loup.

Dans un fracas assourdissant, le jeune garçon se retrouva par terre au milieu des pièces disloquées.

Là-haut, dans son grenier, toujours couché sur la poutre, Patrick avait suivi toute la scène, et avait retenu un cri d'effroi lors de la chute de Jean-Loup.

Il vit les hommes se précipiter sur lui, l'extirper sans douceur des morceaux de l'armure, le remettre sur pied non sans le gratifier de quelques horions, et l'interroger les uns en anglais, les autres en français.

< Tiens! tiens! mais c'est notre petit ami du souterrain! s'exclama Mylord en excellent français. Tu ne t'es pas assez amusé sur ta croix de pierre? Tu en veux encore?

- Qu'est-ce que tu fais là? rugit Reingold. Espion? C'est toi qui as fait partir Vanessa?

- Ce n'est pas moi! affirma Jean-Loup.

- Tu es seul? demanda Reingold en le secouant rudement. Hein? Tout seul ici? Ou avec camarades?

- Je suis seul, répondit Jean-Loup.

- Fouillez-le! > ordonna Reingold.

Le Taureau tâta les vêtements de Jean-Loup et découvrit presque aussitôt son propre revolver que le garçon avait glissé dans sa ceinture. Furieux, il brandit l'arme comme pour frapper, mais Reingoid lui détourna le bras.

" C'est toi qui as fait évader la fille, n'est-ce pas? demanda alors Mylord, qui était le seul des cinq à bien parler le français. Oui, c'est toi?

- Ce n'est pas moi! Je vous l'ai déjà dit!

- Alors, qu'es-tu venu faire ici?"

Patrick se demanda ce qu'allait répondre son ami. S'il ne parvenait pas à détourner leur esprit de la disparition de Vanessa, ces hommes allaient juger la partie perdue. Dire que la fillette était maintenant en lieu sûr et que ses camarades alertaient les gendarmes, c'était provoquer l'envol des bandits. Mais Jean-Loup répondit

" Je suis venu ici... pour l'or dès Templiers...

- L'or des Templiers? répéta Mylord, surpris.

- Oui, dans le tombeau... Au fond du souterrain. >

Mylord éclata de rire.

" Ah! ah! tu croyais à ces vieilles histoires, toi? Très drôle!... Non, le trésor n'a jamais été retrouvé, si jamais il a existé... Il ne faut pas croire aux légendes... Quant au tombeau, il était vide depuis bien longtemps... Mais il nous servait de... réfrigérateur. > Il se tapota la poitrine du bout des doigts. <Les Templiers... c'est nous, tu comprends? Et toi, tu n'es qu'un vilain petit curieux!

- Et comment avez-vous découvert les souterrains? demanda Jean-Loup.

- Ah! tu vois comme tu es curieux! s'exclama Mylord qui semblait s'amuser. Eh bien, disons que j'ai passé une partie de ma jeunesse dans le pays... Et que je suis curieux de nature, moi aussi. Alors, je me suis souvenu. "

Il échangea quelques mots en anglais avec Reingold, puis regarda de nouveau Jean-Loup en hochant la tête.

" Tiens! puisque tu aimes la fraîcheur, reprit-il ironiquement, on va t'offrir une bonne petite place... Tu y retrouveras peut-être le squelette d'un Templier... Ha! ha!... Pour te tenir compagnie! >

Impuissant, de son perchoir, Patrick vit deux des hommes emmener Jean-Loup, non sans le bousculer. Reingold se rassit à table et se versa un scotch. Mylord alla se pencher au-dessus de Piper, qui gisait à demi inconscient dans un coin de la salle, puis il haussa les épaules et revint vers son chef. Carine s'approcha elle aussi, et tous trois se mirent à converser à mi-voix.

Patrick comprit qu'il était temps de filer. Il devinait que les bandits n'allaient pas décamper tout de suite. Mais pour Patrick, le plus important ce n'était pas d'amener la capture des cinq hommes c'était de sauver Jean-Loup. Quel sort lui réserveraient-ils Si les choses tournaient mal pour eux?

Il ne pouvait plus passer par la grande salle, où se trouvaient toujours quatre des membres de la bande. Aussi chercha-t-il une autre issue. Il se hissa dehors par une lucarne, se dressa sur l'immense toit en pente, descendit prudemment, pas à pas, sous la pluie qui le fouettait, et parvint ainsi à gagner le chemin de ronde. Une minute plus tard, il retrouvait l'échauguette, tâtonnait dans l'ombre, cherchant le créneau par lequel étaient passés Jean-Loup et Cow-Boy. Sous ses doigts, il sentit la boucle du lasso, accrochée au corbeau de pierre, et, sans hésiter il se laissa glisser dans le vide...

A trois heures du matin, la gendarmerie de Stavelot était étrangement animée au milieu de la petite ville endormie sous la pluie. Dans le bureau du capitaine Gayrand s'était tenu un véritable conseil de guerre. On avait réveillé les gens à Bruxelles, à Londres... Une brigade de gendarmerie de Liège était alertée et envoyait des hommes à la rescousse.

A trois reprises, le capitaine avait été en communication téléphonique directe avec l'un des chefs de Scotland Yard. Rassuré sur le sort de sa petite fille, Grantham, le convoyeur, avait parlé. Les Sangliers ne s'étaient pas trompés : après avoir enlevé Vanessa, les bandits avaient fait savoir à Grantham qu'il ne la reverrait jamais s'il donnait le moindre renseignement sur eux à la police. Grantham s'était tu.

Mais maintenant, il avait communiqué le signalement des agresseurs du fourgon. Il avait même reconnu l'un d'eux, Greenwood - sans doute celui que les garçons appelaient Mylord -' un ancien employé de la banque, congédié pour avoir commis des indélicatesses. Puis Grantham avait pu échanger quelques mots avec Vanessa, par téléphone..:

Les garçons étaient exténués. Vanessa dormait dans un fauteuil. Le téléphone sonnait, des gendarmes entraient et sortaient... Seul, Cow-Boy ne manifestait aucun signe de fatigue. Les yeux brillants, il suivait pas à pas le capitaine de gendarmerie, l'importunant par ses questions.

Une nouvelle fois, le téléphone sonna. L'ordre d'alerte générale était donné. La brigade de Liège allait arriver à Stavelot. Le château serait bientôt cerné, les routes barrées... Dehors, des moteurs grondaient dans la nuit pluvieuse, troublant le repos de la petite ville.

Au grand désespoir de Cow-Boy et de Byloke, le capitaine ne permit pas aux garçons d'accompagner ses hommes. Il conseilla à Santérioux de les ramener au camp, tandis que Vanessa resterait àla gendarmerie. Après avoir passé son imperméable et coiffé son casque, il descendit dans la rue.

Encore quelques ordres, puis le capitaine prit place dans sa voiture-radio.

" Arrêtez! Attendez! " cria soudain une voix. Une silhouette bondissante apparut dans la lueur des phares.

" Arrêtez! Attendez!... "

C'était Patrick, ruisselant de pluie, à bout de souffle.

" Qu'est-ce qui se passe? demanda le capitaine.

- Il faut que je vous parle! haleta le garçon. C'est très grave...

- Qui es-tu?

- Patrick Vanderkemp, de L'Aigletiêre... "

Le capitaine le reconnut alors.

" D'où sors-tu? Tu étais avec les autres?

- Oui, écoutez-moi... Je viens du Château sans Nom... Attendez!... Jean-Loup est tombé entre leurs mains...

- Qui est Jean~Loup?

- Un copain du Camp-Vert... Nous étions retournés tous deux là-bas pour surveiller les bandits...

- Allons! viens dans mon bureau, décida le capitaine. Ne reste pas là sous la pluie... Et tâche de t'expliquer vite! "

Quelques minutes plus tard, réconforté par une tasse de café brûlant, Patrick racontait son aventure.

" Ils n'ont pas l'air de s'affoler, disait-il. Mais Si l'on brusque les choses, comme ils sont armés, ça risque de se passer mal... Or, Jean-Loup est leur prisonnier! Vous ne pouvez pas mettre sa vie en danger! Vous ne pouvez pas! Ils le tiennent comme otage! "

Groupés autour de Patrick, les Sangliers écoutaient silencieusement. Dehors, les camions ronflaient, on entendait des voix. Le téléphone sonnait à côté.

" Il est entre leurs mains! insista Patrick d'une voix rauque. Si vous attaquez... "

Le capitaine paraissait indécis. Il considérait Patrick, les sourcils légèrement froncés. Sans doute eût-il trouvé plus, facile d'exécuter sans les discuter les ordres qu'il avait reçus. Force devait rester à la loi... On ne parlemente pas avec des bandits. Oui, mais...

" Si ces hommes se sentent perdus, ils sont capables du pire! intervint soudain Marion. Rappelez-vous qu'ils ont déjà tué...

- Oui, je sais, répondit le capitaine. Il est évident que votre ami est en danger, mais comment le protéger? "

Alors Cow-Boy se dressa d'un bond, les yeux brillants, les cheveux encore hérissés par la pluie, un sourire aux lèvres.

" Si vous permettez, capitaine, j'ai une idée! dit-il. Nous devons agir par ruse... Et j'ai une idée!>

 

Chapitre XV : Les BLANCS MOUSSIS

ILS ne furent pas peu ahuris, les bons bourgeois de Stavelot, lorsque, le lendemain matin -dimanche 3 août - ils entendirent les flonflons de la fanfare municipale qui, devant l'église paroissiale, prenait la tête d'un défilé carnavalesque.

< Hein? Quoi? Pas possible! La procession des blancs-moussis? Mais elle a lieu le dimanche après la Mi-Carême! > gémit plus d'un homme qui craignait d'avoir un peu forcé, la veille au soir, sur la bière ou le genièvre.

Les fenêtres s'ouvraient. Derrière la fanfare aux cuivres étincelants venait le cortège traditionnel et folklorique des Blancs-Moussis, formé d'une cinquantaine de jeunes gens portant un froc blanc, semblable à celui des moines, et agitant des banderoles ou des vessies de porc gonflées d'air. Tous étaient rendus me connaissables soit par des masques, soit par de longs nez rouges. Porté par quatre robustes garçons, le buste reliquaire de saint Poppon, ancien abbé de Stavelot, dominait la foule.

" Les Blancs-Moussis! En plein mois d'août! Le monde tourne à l'envers! Si on ne respecte même plus les traditions!... >

Mais, sous les capuchons blancs des faux moines, un oeil exercé aurait pu reconnaître au passage les traits de Patrick, Cow-Boy, Franz, Byloke, Lustucru, et de tous leurs camarades du Camp-Vert. Au milieu d'eux, comme un gentil moinillon, marchait Marion sans masque et auprès d'elle gambadait gaiement Sinus.

Déguisés également, Santérioux et ses moniteurs s'étaient mêlés au cortège.

C'était là l'idée de Cow-Boy, acceptée par le capitaine Gayrand. Sous le couvert d'un innocent divertissement populaire, on allait tenter de pénétrer dans le château. Le ciel favorisait heureusement l'entreprise car, après la pluie nocturne, les nuages s'étaient dissipés, et la petite ville s'était réveillée sous un beau ciel bleu.

Après avoir quitté Stavelot, le cortège s'engagea sur la longue route qui montait vers le plateau. Le chemin était long, et la fanfare devait dépenser beaucoup d'entrain pour donner des jambes à certains Sangliers, mal remis de leurs fatigues de la nuit. Pourtant, nul ne se plaignait.

" Pourvu qu'ils ne soient pas partis! > s'exclama Lustucru qui marchait vaillamment, mais avait pris soin de glisser un petit casse-croûte sous sa longue robe blanche.

" Ça m'étonnerait, répliqua Cow-Boy. Si Patrick a bien compris, ils attendent l'hélicoptère pour cette nuit... Moi, ce que je crains surtout, c'est qu'ils flairent du louche sous notre mascarade. Les Blancs-Moussis, ça se fête à la fin mars...

- Bah! comment veux-tu qu'ils le sachent? "

Une demi-heure plus tard, le cortège s'engageait dans la forêt. Santérioux alla se placer en tête, au milieu des porteurs de banderoles. Il fit transférer le buste de saint Poppon sur d'autres épaules. Les volontaires ne manquaient pas, bien que la statue fût lourde à porter.

" En avant la musique! " cria-t-il.

Pas un gendarme en vue. L'inoffensif cortège, composé principalement d'enfants ou de jeunes gens, pouvait difficilement éveiller des soupçons. Quant aux musiciens de la fanfare municipale, leurs visages enluminés, leur bedaine ou leurs cheveux blancs ne leur donnaient certes pas un aspect belliqueux. Tout au contraire.

Et pourtant, la gaieté que manifestaient les Sangliers et leurs amis, était une gaieté forcée. Certains riaient aux éclats, dansaient sur la route, faisaient tournoyer leurs vessies gonflées d'air, et pourtant plus d'un coeur se serrait. Cow-Boy, en particulier, voyait apparaître avec appréhension ces lieux où ils venaient de vivre d'inquiétantes heures. Non qu'il eût peur, mais il craignait pour Jean-Loup. Les hommes qu'ils allaient tenter de capturer par ruse, ce n'étaient pas des débutants Par expérience, on savait qu'ils avaient le revolver facile.

Le Château sans Nom apparut bientôt, sinistre et sombre sur la lande jaune.

" On approche! déclara Patrick. Allons! Chantez un peu pour qu'on nous entende venir!"

La fanfare était à bout de souffle. Plusieurs kilo- i mètres de marche souvent en montée - avaient épuisé la plupart des musiciens qui la composaient. Aussi ne furent-ils pas mécontents d'être relayés par un choeur de voix juvéniles qui entonna une vieille chanson du folklore ardennais.

Bientôt Santérioux leva la main, fit arrêter le cortège. On était arrivé au début de l'allée pierreuse qui aboutissait à la grille.

" Et maintenant, en avant la musique! ordonna-t-il. Des chansons ne suffiront peut-être pas à attirer nos messieurs. Allez-y! >

Les musiciens se mirent à souffler à pleins poumons. Cornets à pistons et trombones se répercutèrent sur les murailles du château. Les coups de grosse caisse firent frémir les coeurs. Le cortège se remit en route pour s'immobiliser, de nouveau, devant la grille.

Attirés par le vacarme, deux hommes apparurent sur le seuil du bâtiment central. Patrick reconnut Mylord et le Taureau. On devinait aussi des têtes aux fenêtres de la grande salle, derrière les barreaux qui les masquaient.

Là-bas, les deux hommes semblaient hésiter, se concerter. Puis Mylord s'approcha seul, d'un pas nonchalant, la cigarette aux lèvres.

< Qu'est-ce qui se passe? demanda Mylord avec un sourire quelque peu forcé. Une fête? Une quête? "

Les musiciens avaient été priés de ne rien dire. Santérioux s'avança, saisit la grille à deux mains et passa son faux nez rouge entre les barreaux.

" Bonjour, monsieur! dit-il d'une voix enrouée. C'est le cortège des Blancs-Moussis... Une fête folklorique que l'on célèbre chaque année à Stavelot... Nous venons rendre hommage à leur patron, saint Poppon, dans la vieille chapelle du château... >

Santérioux se retourna et montra l'effigie de saint Poppon qui oscillait au-dessus des capuchons blancs.

< Nous promenons la statue du saint à travers tout le pays, reprit-il. C'est aujourd'hui sa fête...

Nous permettez-vous d'aller jusqu'à la chapelle? puisque c'est la tradition? "

Mais Mylord ne semblait guère disposé à ouvrir la grille. Il jeta un coup d'oeil au Taureau, qui restait debout sur le seuil, là-bas.

" Attendez! dit-il enfin. Je vais demander... Je ne suis qu'un invité ici... Je ne sais trop Si mon ami acceptera... "

Il retourna à grands pas vers le bâtiment central. < Ça ne marche pas! " gronda Cow-Boy entre ses dents.

Mylord parlementa un instant avec le Taureau qui secoua énergiquement la tête. Puis les deux hommes disparurent à l'intérieur.

Les Sangliers s'étaient glissés parmi les musiciens de la fanfare. Leur coeur frémissait. Mylord avait-il éventé la ruse? Allaient-ils être obligés de battre en retraite, et de laisser agir les gendarmes?

" C'est loupé! déclara Lustucru d'une voix dans laquelle on discernait un certain soulagement. Evidemment, c'est loupé... Pas fous, les gars!

- Tais-toi! gronda Patrick. Il est allé voir leur chef... C'est lui qui décidera.

- Pourvu qu'ils ne nous accueillent pas à coups de pétard! reprit Lustucru. Moi, j'ai toujours dit... n' Tais-toi! ordonna à son tour Cow-Boy. S'il n'accepte pas, on se retirera, voilà tout. >

L'attente leur parut longue.

< Allons! Un peu de musique! dit Santérioux en se retournant vers la fanfare. Ça les empêchera de trop réfléchir!

Aussitôt la fanfare entama une petite marche aux accents guillerets. Quelques Blancs-Moussis se mirent à battre des mains tout en tournant sur eux-mêmes. Santérioux eut un sourire approbateur.

" C'est ça! c'est ça! Du folklore à pleins bords... Ça rassurera ces messieurs! Oh! attention!...

Le taureau venait de reparaître sur le seuil et se dirigeait à grands pas vers la grille, une clef à la main. La fanfare s'interrompit sur un couac retentissant. Le Taureau s'approcha.

" Chapelle seulement, hein? dit-il d'une voix rude à Santérioux. Compris? Pas courir partout!... Et cinq minutes! Cinq! ajouta-t-il en écartant les doigts de sa main gauche.

- Mais oui, m'sieur! répondit Santérioux en faisant une révérence comique. Le temps de déposer la statue dans la chapelle, et nous repartons... "

Le Taureau ouvrit le cadenas, puis écarta la lourde grille. Une poussée des Blancs-Moussis projeta en avant les musiciens. La grille s'ouvrit toute grande et faillit plaquer le Taureau contre le mur.

Il poussa quelques glapissements en tentant de régulariser le flot des visiteurs. Santérioux l'aida de son mieux.

" En rangs! en rangs! criait-il. Ne courez pas !... Vous n'êtes pas chez vous, tâchez de respecter les lieux! >

Mais il fut emporté par la foule.

< Hé! les gars! dit Lustucru à ses camarades. Pour que ça ait l'air sérieux, il faut continuer à chanter!... Une... deux... trois...>

Et, d'une voix abominablement fausse, il lança les premières notes d'une nouvelle chanson. Tous les Blancs-Moussis reprirent à pleins poumons.

Le cortège désordonné traversa ainsi la cour d'honneur. Patrick vit Mylord rejoindre le Taureau qui était revenu Sur le seuil et observait ce curieux spectacle, sourcils froncés, l'air mauvais, une main enfoncée dans la poche de son veston. Mylord lui parla, mais le Taureau parut répliquer avec violence - comme s'il n'était pas d'accord -, puis, avec un geste de menace, il retourna à l'intérieur.

Mais déjà le cortège avait fait irruption dans la chapelle en ruine. Le buste de saint Poppon était déposé sur les restes d'un autel désaffecté depuis plus d'un siècle.

" Allez! chantez toujours! dit Cow-Boy à Santérioux. Faites du bruit! Nous, on part en reconnaissance pour retrouver Jean-Loup!

- Bruno! " s'écria Santérioux en essayant de le retenir. Mais déjà le jeune garçon se glissait dehors, suivi par Patrick, Marion et les membres du clan, ainsi que par Sinus.

Derrière la chapelle, dissimulés par un pan de mur, ils tinrent un bref conciliabule.

< C'est le moment d'y aller, déclara Cow-Boy. Ils sont tous aux fenêtres, pour surveiller la chapelle... Si nous nous glissons de l'autre côté, nous ne risquons pas de tomber sur eux. Où penses-tu qu'ils l'aient enfermé, Patrick?

- Ils l'ont emmené vers les caves, répondit Patrick. Je les ai vus dans l'escalier... Peut-être l'ont-ils mis dans la fonderie, ou dans un cachot sous le donjon?... "

Ils pénétrèrent dans le bâtiment central par la petite porte qu'ils avaient utilisée la nuit précédente, mais cette fois ils prirent sur leur droite.

Ils ne pouvaient en effet traverser la grande salle. D'autres escaliers devaient mener au sous-sol.

En file indienne, ils suivirent un couloir à demi effondré, et ne tardèrent pas à découvrir, en effet, un escalier qui descendait vers les caves. Ils s'y engagèrent prudemment. De très loin, leur parvenait encore le choeur quelque peu discordant des Blancs-Moussis entassés dans la chapelle. Ce chant leur semblait rassurant.

Au bas de l'escalier, ils hésitèrent sur la direction à suivre. Puis ils prirent à gauche.

< Pas de bruit, surtout! " chuchota Cow-Boy.

Mais le bruit qu'il entendit soudain n'était pas causé par leurs pas...

Un homme descendait l'escalier, à l'autre bout de la galerie. Ses jambes apparurent, puis sa lampe torche... D'après la carrure qu'il entrevit, Cow-Boy devina que c'était le Taureau. Trop tard pour fuir!...

Au même instant, Sinus gronda, puis poussa un furieux aboiement en reconnaissant l'homme qui les avait pourchassés auprès du belvédère.

Le rayon de la lampe que tenait le Taureau tomba sur eux.

< Lâche le chien! > ordonna Patrick à Marion. Elle obéit. Libérée, la bête fit un bond en avant, mais déjà alerté par ses aboiements, le bandit comprit immédiatement à qui il avait affaire. Avec une exclamation de rage, il fit demi-tour, remonta l'escalier quatre à quatre, et, arrivé au sommet des marches, il tenta de tirer derrière lui une grille de fer. Mais Sinus parvint a' lui planter ses crocs dans le mollet. Affolé, le Taureau sortit son revolver et appuya sur la détente. Puis, repoussant le chien d'un coup de pied, il rabattit la grille et s'enfuit en courant.

Le bruit du coup de feu, répercuté dans le souterrain, fit frémir la petite troupe. Patrick rappela le chien, et tout le monde reflua en hâte vers l'autre sortie.

< Ça se gâte! s'exclama Cow-Boy. Maintenant ils ont compris qu'ils étaient joués... Ils vont s'échapper... Vite aux voitures!

- Et Jean-Loup? demanda Marion, haletante.

- Ils n'ont plus le temps de s'occuper de lui! Ils vont filer, je te dis! Vite!...>

Toute l'équipe remonta en hâte, émergea dans la cour et se rua vers les autos des bandits, parquées dans un recoin.

Ce fut un travail vite fait! On souleva les capots et à pleines poignées on arracha les fils des bougies. Puis, tout aussi vite, les garçons s'éparpillèrent pour se mettre à l'abri.

Dans la chapelle, le coup de feu avait donné l'alerte. Dévoilant son talkie-walkie dissimulé sous sa robe de moine, Santérioux déploya l'antenne et appela les gendarmes cachés aux alentours du château. La foule des Blancs-Moussis se pressait vers la porte, mais Santérioux, craignant une fusillade, parvint toutefois à les retenir.

Là-dessus, les événements se déroulèrent comme dans un film accéléré. A l'autre bout de la cour, Reingold et Carme apparurent, suivis par leurs quatre complices. Les bandits se précipitèrent vers leurs autos. Mylord sauta au volant de sa Land-Rover, tandis que le Taureau essayait de mettre en marche la Jeep. Mais les démarreurs tournèrent en vain. Comprenant que les moteurs avaient été sabotés, les hommes sautèrent à terre et se dispersèrent. Reingold empoigna la rousse par la main et rentra dans la grande salle. Le Taureau et l'ex-sergent grimpèrent le long d'une rampe crénelée et se mirent à courir sur la courtine supérieure. Mylord, lui, regarda posément autour de lui, puis suivit son chef.

" Attention! " cria soudain Cow-Boy.

Piper, le cinquième homme, était resté désemparé auprès des autos inutilisables. Puis, se décidant subitement, il s'élança vers la grille du château restée ouverte.

Caché à l'angle d'un bastion, Byloke, alerté par le cri de Cow-Boy, vit venir l'homme. Il lança le pied en avant juste au moment où le fuyard passait devant lui. Fauché en plein élan, Piper roula sur le sol. Byloke et Franz se ruèrent sur lui en hurlant

~ Par ici, les gars! On en tient un! >

Là-bas, dans la chapelle, Santérioux fut débordé, submergé, faillit être piétiné. Les Blancs-Moussis se ruèrent dehors en hurlant et en brandissant leurs vessies gonflées. Piper venait de rejeter en arrière ses deux assaillants et courait vers la porte. Mais les Blancs-Moussis lui barrèrent la route; l'encerclèrent, l'étourdirent à coups de vessie et le réduisirent à l'impuissance.

Pendant ce temps, oublieux de toute prudence, Marion et Lustucru couraient vers la grande salle. Ils s'arrêtèrent sur le seuil, risquèrent un coup d'oeil, mais ne virent que Carme la rousse qui se relevait en se tenant la jambe, le visage tordu par la douleur. Dans sa fuite, elle avait glissé sur les fragments d'armure qui gisaient encore sur le sol, et s'était à demi assommée. Reingold devait avoir fui, l'abandonnant à son sort.

Cependant la rousse n'acceptait pas de se laisser capturer sans combattre. Telle une chatte en fureur, elle affronta ses adversaires, toutes griffes dehors. Mais, bien que plus petite et plus jeune, Marion ne manquait pas de vigueur. Elle empoigna la rousse par les cheveux, la plaqua au sol, reçut un mauvais coup qui la fit chavirer en arrière, puis elle revint à la charge... L'intervention de Lustucru et de quelques Blancs-Moussis eut pour résultat d'abréger le combat, et quelques minutes plus tard, Carme rejoignait l'autre prisonnier.

Les gendarmes avaient surgi de partout. Maintenant, la cour du château offrait un spectacle d'ahurissant désordre. Gendarmes, Blancs-Moussis, s'entrecroisaient. Les pauvres musiciens de la fanfare couraient partout, ne sachant trop où se fourrer pour éviter de recevoir un mauvais coup...

Là-haut, sur la courtine, la chasse continuait

Cow-Boy et Patrick avaient grimpé en hâte vers le chemin de ronde, suivis par Sinus. Mais les fugitifs s'étaient maintenant séparés, partant l'un à gauche, l'autre à droite. Après un instant d'hésitation, les garçons se lancèrent sur les traces de l'ex-sergent; Sinus, lui, bondit aux trousses de son vieil adversaire, le Taureau.

Un quart d'heure plus tard, tout était terminé. Cow-Boy, utilisant son lasso retrouvé sur la courtine, avait réussi à capturer l'ex-sergent au moment où celui-ci tentait de franchir un pan de mur qui barrait le chemin de ronde. Avec Patrick, ils l'avaient ficelé et livré comme un saucisson. Poursuivi par Sinus, le Taureau avait perdu pied et s'était écrasé au bas de la muraille. On l'avait capturé avec une jambe brisée.

Mylord, lui, avait fait mine de résister dans une tour, mais les gendarmes, ouvrant le feu, lui avaient vite fait comprendre qu'il valait mieux se rendre. Seul, Reingold était parvenu a s échapper.

Mais Marion et Lustucru n'avaient pas attendu pour se mettre à la recherche de Jean-Loup. Accompagnés par quelques Blanes-Moussis, ils étaient redescendus dans ces caves où ils avaient déjà connu tant d'émotions violentes.

Ils avançaient sous les voûtes suintantes, lançant, des appels, fouillant les coins d'ombre à la lueur de leurs lampes. Ils s'arrêtaient, repartaient, s'immobilisaient un peu plus loin, étreints d'une sorte d'angoisse qui émanait de ces souterrains sinistres.

" Jean-Loup! > appelaient-ils de toutes leurs forces.

Leurs voix se répercutaient sous les voûtes, mais nul ne répondait.

Ils allèrent un peu plus loin, et cette procession de moinillons blancs avait quelque chose de fantastique dans l'obscurité trouée des éclairs de leurs lampes.

< Jean-Loup! Tu es là? "

Ils tendirent l'oreille.

" Par là! s'écria soudain Marion. J'ai entendu un gémissement... "

A quelques mètres sur leur droite s'ouvrait un trou d'ombre. Ils s'en approchèrent, braquèrent leurs lampes vers le fond.

" Il est là! C'est lui! ~ cria Patrick.

Pieds et poings liés, un bâillon sur la bouche, le malheureux Jean-Loup gisait au fond de la basse-fosse, et poussait des grognements inarticulés.

< En tout cas, il est vivant! s'exclama Lustucru soulagé. Ne t'énerve pas, Jean-Loup, on te sort de là! "

Le calme était enfin revenu dans le château. On avait emmené les prisonniers à la gendarmerie de Stavelot; les musiciens de la fanfare prenaient le chemin du retour, leurs instruments sous le bras, les Blancs-Moussis, eux aussi, regagnaient la ville par petits groupes. Seuls restaient sur place, outre le capitaine Gayrand et quelques gendarmes, l'équipe des Sangliers et Marion - déclarée digne d'en faire désormais partie - ainsi que Santérioux.

<Eh bien, c'est un succès! déclara le capitaine Gayrand. Je vous félicite, mes amis! Réussir une opération pareille sans casse - et surtout sans que des innocents paient pour les autres - c'est un véritable exploit.

- Oui, dit Cow-Boy en hochant la tête. Mais il en manque un Reingold, le chef! >

Nul ne l'avait aperçu. L'homme s'était littéralement volatilisé.

" Je ne vois pas comment il a pu filer, répondit le capitaine. Le château était encerclé, et s'il s'était enfui en passant par...

- J'ai trouvé! s'écria Cow-Boy en l'interrompant de façon cavalière. J'ai trouvé! Le souterrain!

- Voyons! objecta le capitaine. Nous avons eu beau chercher...

-Et vous n'avez rien découvert, bien sûr! répliqua Jean-Loup. Je suis sûr qu'il existe un souterrain qui permet de rejoindre la salle au tombeau et la rivière! Les bandits sont arrivés par-là pour nous attaquer! C'était là-bas, dans le tombeau, qu'ils entreposaient leur or, avant de l'avoir fondu... L'entrée doit être soigneusement dissimulée au fond d'une cave.

- Alors, Si tu crois qu'il faut recommencer les recherches...

- Non, non, fit Jean-Loup, intervenant à son tour. Ne perdons pas de temps. Il y a deux sorties, l'une sur la lande, l'autre dans la forêt... Nous allons vous y conduire. "

Pendant qu'un groupe de gendarmes accompagnés par Cow-Boy et Lustucru allait se poster auprès du morion, Jean-Loup, Marion et Patrick, montés dans une autre voiture tout terrain se dirigeaient vers la seconde issue qu'ils avaient découverte. Mais là, des traces fraîches sur la terre boueuse leur apprirent que Reingold avait pu filer.

On ne devait toutefois pas tarder à retrouver sa trace. A six cents mètres de là, non loin de la route nationale qui traverse le plateau, les gendarmes furent alertés par un couple de pique-niqueurs qui, quelques minutes auparavant, avaient vu surgir un homme aux mains maculées de boue, les traits hagards et qui, sous la menace d'un revolver, s'était emparé de leur auto.

< Une Volkswagen grise! Toute neuve! Encore en rodage! gémissait un gros homme en manches de chemise. Il s'est approché, il m'a braqué son arme sous le nez, il m'a obligé de lui donner mes clefs...

- Bon f bon f dans quelle direction est-il parti?

- Par là! répondit le gros homme en montrant la gauche. Vers les Hautes Fagnes... >

Reingold avait donc fui vers les solitudes, l'immense forêt de l'Hertogenwald, à travers laquelle il pourrait facilement gagner la frontière allemande...

< En route! ordonna le capitaine en rameutant ses hommes. Nous pouvons le rattraper!>

Cow-Boy ne devait jamais oublier la course-poursuite qui s'engagea alors, <comme dans un film >, raconta-t-il plus tard.

Après avoir débouché en trombe de l'allée forestière, les deux voitures de la gendarmerie s'élancèrent à toute vitesse sur la grand-route qui, lentement, s'élève jusqu'au sommet du plateau, puis fille toute droite à travers l'immensité désertique des Fagnes.

Penché en avant, le buste à demi débordant entre le chauffeur et le capitaine, Cow-Boy scrutait l'horizon, et il marmonnait

< Dix minutes d'avance... Si vous continuez à cette allure, vous devriez le rattraper d'ici un quart d'heure. Il ne doit pas rouler à plus de cent dix...>

Accélérateur au plancher, le chauffeur poussait la lourde voiture à fond. Mais toujours rien en vue, sur le long ruban presque rectiligne.

Puis il y eut deux ou trois fausses alertes... d'autres voitures que l'on dépassa en trombe. Et soudain, après une vingtaine de minutes de course folle, Cow-Boy poussa un cri

< Je le vois! C'est lui! "

En effet, c'était bien la Volkswagen grise. Les autos de la gendarmerie s'en rapprochèrent rapidement. Le capitaine fit actionner les sirènes, mais Reingold se garda bien d'obtempérer. Dans l'incapacité de semer ses poursuivants, il se plaça alors au milieu de la route, en attendant sans doute le moment favorable, soit pour se lancer à tombeau ouvert dans une descente en virage, soit pour obliquer en catastrophe dans quelque chemin qui irait se perdre dans la forêt qui, à l'est, bordait le flanc du plateau.

Le capitaine comprit qu'il risquait un accrochage Si l'homme tentait une manoeuvre désespérée. Il se laissa distancer d'une vingtaine de mètres, puis ordonna à l'un de ses hommes de tirer dans les pneus.

Le gendarme se pencha à demi par la portière, étreignant son pistolet mitrailleur, et lâcha une rafale.

Le pneu arrière droit de la voiture éclata. La Volkswagen fit une embardée, se mit à zigzaguer, mordit sur le bas-côté, puis, après un tête-à-queue, elle alla échouer dans le champ de bruyères qui bordait la route.

On vit Reingold ouvrir la portière disloquée et prendre la fuite à travers la lande. Les deux yoitures de gendarmes déversèrent leur cargaison humaine à vingt mètres du lieu de l'accident, et la poursuite s'organisa.

Reingold courait lourdement. Au-delà des bruyères, le sol devenait noirâtre, spongieux. Les pas y enfonçaient, ralentissant l'allure. -

Les Belges connaissent parfaitement les dangers que présente, encore aujourd'hui, cette partie des Fagnes, au sol gras et détrempé, aux tourbières gluantes. Le moins qu'on y risque, c'est d'y prendre un bon bain de boue jusqu'à la ceinture. Or, Reingold courait justement vers cette sorte de marécage à demi solidifié, coupé de longs canaux fangeux.

< Arrêtez! cria le capitaine. Vous allez vous enliser... Rendez-vous!

Mais sans écouter, Reingold continuait sa course folle sur cette lande désolée qui, là-bas, rejoignait le ciel. Soudain, le sol céda sous ses pas. Il se débattit, s'enfonça encore davantage, tomba en avant, se redressa et fit de vains efforts pour échapper à la tourbe grasse qui le maintenait prisonnier. De loin, les poursuivants avaient vu le drame. Reingold luttait furieusement, mais chaque mouvement qu'il faisait avait pour résultat de l'enfoncer un peu plus. Le seul moyen d'en sortir eût été d'agir posément, avec calme; mais l'homme était pris de terreur. On l'entendit hurler. La gangue de boue lui arrivait déjà à mi-corps.

Les autres accouraient, sur leurs gardes cependant, car Reingold était armé. Mais ils durent s'immobiliser devant une plaque mouvante de tourbe.

" Pas par là! " cria Cow-Boy.

Il essaya de contourner la nappe gluante qui avait causé la perte de Reingold, mais ne découvrit aucun passage lui permettant de se rapprocher de lui. Or, l'homme était à une dizaine de mètres de la terre ferme. L'élan de sa course lui avait permis d'aller jusque-là.

" Au secours! " hurla-t-il en tendant les bras. Décidément, Cow-Boy méritait bien son surnom! Et une fois de plus, son fameux lasso vint à la rescousse. Il le décrocha de ses épaules, le fit tournoyer, et comme le meilleur des gardiens de ranch du Texas, il le lança vers l'homme en péril. Le noeud coulant tomba exactement autour des épaules de Reingold.

Il ne resta plus qu'à le tirer comme un paquet gluant sur le sol noirâtre des Fagnes.

Le lendemain soir, tous les garçons de la colonie étaient réunis autour du feu de camp organisé en l'honneur de l'équipe des Sangliers. La petite fête avait débuté par un dîner beaucoup plus soigné qu'à l'ordinaire et qui comportait comme dessert un énorme gâteau au chocolat offert par Santérioux. Le capitaine Gayrand, lui, avait fait livrer des bouteilles de champagne, et il avait même tenu à venir lever son verre au dessert, pour rendre hommage à ses brillants alliés. Comme on s'en doute, Marion était invitée - seule présence féminine au milieu de tous ces garçons.

Tandis que le feu de camp élevait ses hautes flammes dans la nuit claire, on entendit soudain une sorte de rugissement, et Lustucru apparut, brandissant un journal du soir de Bruxelles.

< Ça y est, les gars! hurlait-il. On a nos photos dans le canard!

- On le sait, répliqua nonchalamment Jean-Loup. On a déjà pu t'admirer dans un quotidien de ce matin...

- Oui, mais pas en gros plan! protesta l'autre, un peu vexé de manquer son effet.

- Oh! oui, bien sûr... le gros plan, c'est ce qui te ressemble le plus! lança Panloy, soulevant les rires. Allez! assieds-toi, mon vieux... >

Lustucru était d'un naturel heureux, et les plaisanteries sur son embonpoint ou sa gourmandise ne le touchaient guère.

" Parle toujours! répliqua-t-il. Avec la prime que nous offre la banque, je vais me payer plus de sucettes que tu ne pourrais en avaler pendant toute ta vie!

De combien est-elle, cette prime? demanda Panloy à Patrick.

- De 50000 livres, paraît-il. On nous a annoncé cet après-midi par télégramme que nous y avions droit, pour avoir permis d'arrêter Reingold et ses complices... Et surtout, je pense, pour avoir retrouvé l'or. "

En effet, les événements s'étaient précipités depuis le matin. Coups de téléphone avec Bruxelles, avec Londres, arrivée par avion de deux détectives de Scotland Yard, annonce de la récompense... Avant d'être transférés, les bandits avaient également fait des aveux. Comme Mylord l'avait dit à Jean-Loup, c'était lui-même qui, ayant passé une partie de sa jeunesse dans l'Ardenne, avait eu l'idée d'utiliser ce vieux château qu'il avait maintes fois visité. Connaissant depuis longtemps l'existence des souterrains, il pouvait penser que le magot serait en parfaite sécurité dans ce repaire. Aurait-il pu imaginer que de < vilains petits curieux > - c'était son _expression - viendraient mettre leur nez dans cette affaire?

Mais ce soir, les < galapiats ", comme on les appelait, les " galapiats " ne songeaient plus guère à cette journée mouvementée, à la récompense qui leur tombait du ciel. Ils étaient fatigués, un peu rêveurs même. Marion était assise entre Jean-Loup et Cow-Boy, les mains nouées autour des genoux. Sans doute était-elle attristée pàr la perspective de son proche départ. Son père devait, en effet, revenir la prendre le jeudi suivant. Elle eût aimé rester tranquillement avec ses amis pour ces dernières heures, mais ils ne cessaient d'être harcelés par d'autres campeurs, les curieux, les journalistes aussi. Et Panloy, justement, insistait, très peiné au fond d'avoir manqué l'aventure

< Et toi, Jean-Loup, que feras-tu de ton argent? demandait-il.

- Oh! je m'en doute! répondit ironiquement Cow-Boy, à la place de son ami. Aux prochaines vacances, monsieur va s'offrir un petit voyage au Canada... Je pense que notre Marion des Neiges l'a déjà invité?

- Non, pas encore, mais c'est fait, dit la jeune fille. Et toi aussi, Cow-Boy, je t'invite... Et tous ceux qui voudront venir...

- Eh bien, j'accepte! déclara Cow-Boy. Mais moi je ne resterai pas à Québec. J'irai plutôt faire un tour chez les trappeurs du Grand Nord. >

Bientôt la conversation tomba. Une sorte de mélancolie les gagnait tous. Les bûches du feu de camp crépitaient sourdement. Les yeux fixés sur les flammes dansantes, Jean-Loup, Marion, Cow-Boy et les autres rêvaient à l'extraordinaire aventure qui avait soudé leur amitié. Ils auraient voulu conserver tous les souvenirs de ces courses folles, de ces angoisses, de ces dangers surmontés, mais ils sentaient que ce drame commençait à s'enfoncer dans le passé, tandis que leurs jeunes coeurs battaient déjà dans l'attente du lendemain.

F I N