La tannerie à Stavelot

Il est bien malaisé de retracer l'histoire particulière de l'industrie du cuir à Stavelot avant le 16e siècle.  Le travail des peaux animales pour les façonner en cuir existe bel et bien à ce moment mais son développement économique n'est qu'embryonnaire.[1]   Les premières mentions relatives aux activités de tannage à Stavelot nous mènent en 1558 lorsque le mayeur de l’époque renouvelle sa plainte contre les tanneurs pour leur défendre d’accrocher leurs cuirs au pont de l’Amblève .  En 1565, ceux-ci se plaignent de ne pouvoir creuser de nouvelles fosses au lieu-dit : « entre deuz eauz » [2]. Ce n’est donc pas à la naissance de l’activité que ces mentions font référence, mais bien aux obstacles que rencontrent son évolution.  Au siècle suivant, les interdictions se multiplient comme en 1681 (défense de tremper les cuirs dans les étangs abbatiaux) ou en 1685 (idem dans le bief des moulins).

Au 17e siècle, les tanneurs cherchent à étendre leurs activités.  Le commerce est rentable mais néanmoins freiné par la guerre dite de la « ligue d’Augsbourg ». En 1689, les troupes de Louis XIV détruisent une bonne partie de la ville [3].  Trente années plus tard, le bourg est non seulement reconstruit mais les industries existantes, celles du cuir et du drap, refleurissent.  Les tanneries ont besoin de plus d’espace et surtout de beaucoup d’eau.  La place manque, on la prendra sur les aisances de l'abbaye; les querelles à ce sujet sont fréquentes.  Dès 1713 - s'ils ne l'ont fait plus tôt - les tanneurs passent le pont sur l'Amblève et creusent des cuves « Sur les Isles », près de la chapelle Saint-Laurent [4].

 L'édification d'un réseau routier adéquat manque à ce développement économique.  La principauté ne s'est dotée de voies de communication empierrées que fort tardivement. 

Fin 18e siècle, les routes reliant Stavelot à Malmedy (1773-1777) et Stavelot à Spa en passant par Francorchamps sont construites.

Dans son « Mémorial Statistique du Département de l’Ourthe », Louis-François THOMASSIN nous donne de précieux renseignements sur notre région qui, sous le régime français (1792-1815), faisait partie de ce département.

Voici les termes dans lesquels il décrit la situation à l’époque : « Les tanneries établies à Huy et Liège sur la rive droite de la Meuse ne prirent aucun accroissement et demeurèrent dans un état stationnaire jusqu’en 1785, époque à laquelle fut construite la route de Spa à Stavelot et l’embranchement de Francorchamps à Malmedy; dès lors, ces tanneries commencèrent à décliner insensiblement tandis que celles de Malmedy, Stavelot et Saint-Vith prirent leur plus grand développement et expédièrent des plus grandes quantités de cuir fort aux foires de Francfort et de Leipzig pour l’approvisionnement de l’Allemagne, de la Pologne, du Danemark et de la Suède.  Toutes ces tanneries du département parfaitement bien situées sur les rives de la Warge et de l’Amblève, dont on vante à l’envi la qualité de leurs eaux, préparent le cuir fort. »  [5]

La prospérité des tanneries stavelotaines arrive à son sommet entre 1800 et 1814.  Car, tout en conservant le marché allemand, elles conquièrent aussi le marché de l'Est de la France et approvisionnent largement les armées napoléoniennes [6].

A la dislocation de l'empire français, le congrès de Vienne (31 mai 1815) sépare les deux villes soeurs de la Principauté en réunissant Malmedy à la Prusse et en incorporant Stavelot aux Pays-Bas.  Cette séparation accorde un avantage momentané aux tanneurs stavelotains car le système douanier adopté par les Pays-Bas leur permet de vendre moins cher sur le marché allemand que leurs concurrents malmédiens.  En effet, les sources d’approvisionnement en matières premières que sont les cuirs en poil (provenant d’Amérique du Sud et transitant par Anvers) et les écorces de chêne nécessaires à la fabrication du tanin se situent aux Pays-Bas qui imposent des droits de sortie et de transit sur les marchandises. [7]

Cette période de prospérité n’est cependant que de courte durée puisqu’à partir de 1828, les Etats allemands établissent entre-eux une union douanière, le « Zollverein », à laquelle adhérera en 1842 le Grand-Duché de Luxembourg.  Le débouché commercial des tanneries stavelotaines est ainsi réduit au seul marché intérieur belge. [8] 

Commence alors un déclin progressif qui verra, à Stavelot, la tannerie disparaître totalement après la Seconde Guerre mondiale [9].

Ce déclin résulte de multiples raisons [10] .  La fin du 19e siècle a vu de grands changements dans la technique du tannage; changements destinés à faciliter le travail par la mécanisation et surtout à réduire le temps de tannage dans les fosses par la substitution du tanin végétal par des tannants chimiques.  Très attachés à leurs traditions, les tanneurs stavelotains n’ont pu s’adapter que très lentement aux équipements et aux procédés modernes de production [11] , suite tant au manque de capitaux qu’au manque d’initiative pour se trouver ainsi confrontés à la concurrence inégale d’entreprises qui avaient mieux suivi l’évolution du métier.

D’autres facteurs ont également nui à la tannerie stavelotaine, comme : le remplacement du cuir fort pour semelle par des produits synthétiques (crêpe, caoutchouc), le fait que l’armée, principal client avant 1914, commande des chaussures toutes faites chez d’autres fournisseurs et, l’implantation dans des pays importateurs (Proche-Orient, Balkans) d'entreprises similaires.

Les deux guerres mondiales ont finalement porté leur coup mortel à cette industrie laissant vide, dans l’économie locale, une place que nulle autre activité n’est venue combler réellement depuis lors.  

Ph. CRASSON

[1]  A la fin du 12e siècle, un religieux liégeois se plaint à un moine de Stavelot de son peu d’empressement à lui écrire : « Tu ne m’as pas envoyé de lettre, comme si l’Ardenne ne possédait pas les béliers, les moutons, les veaux dont la peau sert d’habitude à fabriquer le parchemin ».   (Cité par J. STIENNON, Paléographie du Moyen Age) .   La tannerie aurait été introduite à Stavelot et Malmedy par des Liégeois vers 1500 in G. HOYOIS, L’Ardenne et l’Ardennais, l’évolution économique et sociale d’une région, Bruxelles, 1949-1953, réédition de 1981, t.2, p.595.

[2]  C. Leestmans, Messieurs d'Ardenne, aspect de la vie bourgeoise sous l'Ancien Régime, 1983, p. 46.

[3]  F.-A. Villers, Histoire chronologique des abbés-princes de Stavelot et Malmedy, Tome II, p. 99.

[4]  C. Leestmans, p.47.

[5]  L.F. Thomassin in Mémoire statistique du département de l'Ourthe, Liège 1806, p.469.

[6]  A. Renard, La tannerie à Stavelot à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, condensé d'un mémoire de licence en philologie romane, Ulg 1973, dans Le Pays de saint Remacle, n° 11, 1973, p.34.  

[7]  S.A.. Tanneries Lang – S.A. Utammo 1776-1976, Stavelot, p.32.  

[8]  E. Jehenson, Vie et mort d’une industrie en Ardenne in Contributions à l’histoire des tanneries en Ardenne et dans le Luxembourg, Editions Histoire Collective, 1999, p.151.  

[9] La « Tannerie Joseph Courtejoie », dernière tannerie stavelotaine, sera mise en liquidation définitive en 1955

[10]  A. Renard, pp.36,37.  

[11]  Concernant les procédés de tannage en usage, Thomassin écrivait déjà : « On tanne comme on tannoit en 1780 : aucune des découvertes importantes qui depuis 1800 ont porté cet art à un si haut degré de simplicité et de perfection n’a pénétré jusqu’ici.  On n’y a mis en pratique que les procédés trouvés par M. Nebels-Crépu de Malmedy pour rendre le cuir imperméable. »