Les Galapiats- Le Trésor du Château sans nom

 

Feuilleton télévisé en couleurs coproduit par l'ORTF - la SSR - la SRC - la RTB et Art et Cinéma - Bruxelles 1969. Le premier feuilleton tourné en couleurs, et avec la participation des Blancs Moussis.

 

Les Galapiats sont disponibles en DVD

(info : rtbf éditions :  www.rtbf.be)

Le tournage du feuilleton avec les Blancs Moussis

(cliquer sur les photos exclusives du tournage du feuilleton pour les agrandir)

C'est en avril 1969 que les représentants des Blancs Moussis rencontrent un des directeurs de la firme belge Art et Cinéma.  Ce dernier leur parle d'un film d'aventure dans lequel la participation des Blancs Moussis serait nécessaire.  Il s'agit d'une coproduction franco-belge et le metteur en scène serait le déjà célèbre réalisateur français Pierre Gaspard-Huit, auquel on doit notamment le fameux "Capitaine Fracasse".

Les Blancs Moussis devant le Château de Beersel Une des tours du Château de Beersel

Une partie des Blancs Moussis durant le tournage des Galapiats (collection Jacques Martin - Stavelot) - Ce dut être la seule et unique fois de l'histoire des Blancs Moussis que des femmes portèrent leur habit blanc.  Le tournage se déroulait en semaine et il n'y avait pas assez de Blancs Moussis disponibles.   Ceux-ci revêtirent donc leurs compagnes de l'habit blanc et du long nez.

En voici l'histoire : de jeunes scouts français campent à Stavelot.   Ils rencontrent un vieux professeur, qui leur parle d'un trésor médiéval caché dans un vieux château des environs de Stavelot.  Au cours d'un jeu de piste qui les conduit dans des grottes toutes proches de ce vieux château, les "Galapiats" ont la surprise d'y découvrir un véritable trésor.  Ce trésor n'est que le butin d'une bande de brigands anglais.  Surpris, ceux-ci enlèvent un des scouts et l'enferment au château.  Dès ce moment, on le devine, nos amis vont être mêlés à toutes sortes d'aventures, auxquelles participeront des gendarmes, des pélerins et ... des Blancs Moussis.

Les Blancs Moussis devant le Château de Vesves

Une vue du tournage du feuilleton au Château de Vesves (collection Jacques Martin - Stavelot)

Telles étaient les grandes lignes de ce feuilleton, qui sous le titre "Le Trésor du Château sans nom", passera de nombreuses fois, sur les écrans des télévisions belge, canadienne, française et suisse.  Il y aurait également eu des adaptations en italien et en espagnol.

Pierre Gaspar-Huit (à droite), le réalisateur du feuilleton

Un Blanc Moussi (Jacques Martin) en discussion avec Pierre Gaspard-Huit (le réalisateur du feuilleton), à droite sur la photo (collection Jacques Martin - Stavelot) - Sur cette photo, Pierre Gaspard-Huit se rend compte que pour tourner un film sans trop de problème, il est un élément qui s'avère indispensable, outre les acteurs : la pellicule.  Le réalisateur l'aura appris à ses dépens puisqu'à la fin d'un tournage, il s'aperçut que la caméra n'en avait pas été alimentée.  Il fallut dès lors tout recommencer le lendemain.

De nombreuses scènes de ce film ont été tournées dans la région de Stavelot, à Bévercé, en fagne.  A la veille des vacances 1969, plusieurs prises de vues furent encore réalisées à Stavelot même, devant l'église et sur la place Saint-Remacle.  Une foule d'indigènes, intrigués, purent voir une curieuse procession de Blancs Moussis, qui eurent la joie et la fierté d'être les vedettes de la dernière scène du film !

Entretemps, une série de membres de la Confrérie des Blancs Moussis et quelques sympathisants, étaient en passe de devenir de véritables professionnels de l'écran !  Ceux-là se souviennent encore des prises de vue aux château de Beersel et de Vesves.  Le carnaval devenait permanent.

Article de presse Article de Presse La couverture du livre

Parmi les acteurs figurait, pour interpréter le rôle de Byloke, Jean-Louis Blum.  Celui-ci tourna notamment par la suite les "Sous-Doués", où son rôle consistait à se faire voler sans cesse sa mobylette.  Un des cameramen des Galapiats est aussi bien connu.  C'est un certain Manu Bonmariage.

Les Galapiats et "le trésor du Château-sans-nom" étaient le premier feuilleton belge en couleurs.  Le réalisateur, Jean Van Raemdonck, autrement dit "Art et Cinéma", jusque-là spécialisé dans le film d'art changeait alors son fusil d'épaule pour se lancer dans une toute nouvelle voie, le feuilleton TV avec comme leitmotiv : "la suite au prochai numéro ...".   Une manière de fidéliser le téléspectateur via le téléfilm à épisodes.   Mais pour optimiser la rentabilisation, il fallait alors "sacrifier à la couleur", comme on disait à l'époque.

Texte intégral : adaptation du feuilleton télévisé en couleurs coproduit par l'ORTF - la SSR - la SRC - la RTB et Art et Cinéma - Bruxelles 1969.

Le livre dans sa version texte intégrale

Chapitre I : L'équipe des sangliers

Chapitre II : La Chasse au trésor

Chapitre III : Les Cavaliers de soir

Chapitre IV : Les sept sur la piste

Chapitre V : Le morion

Chapitre VI : Dans le labyrinthe

Chapitre VII : Prisonniers des Ténèbres

Chapitre VIII : L'adversaire invisible

Chapitre IX : Aux aguets

Chapitre X : L'homme à la Land-Rover

Chapitre XI : Des feux dans la nuit

Chapitre XII : L'avion-message

Chapitre XIII : De l'or en fusion

Chapitre XIV : Dans l'orage

Chapitre XV : Les BLANCS MOUSSIS

Chapitre I : L'équipe des sangliers

ASSIS en demi-cercle dans la cour de la vieille usine abandonnée, les cinq garçons de l'équipe des Sangliers observaient Jean-Loup qui comparaissait devant eux.

" Après en avoir délibéré, avait lu Bruno Lapointe, chef de l'équipe, le Grand Conseil des Sangliers des Ardennes accepte d'examiner la candidature de Jean-Loup Grandier, quinze ans, né àParis... Nous allons voir s'il remplit les conditions requises pour devenir membre de notre groupe, et s'il consent à subir les épreuves d'usage. En cas de refus, le candidat s'engage à garder le secret sur cette réunion et l'emplacement de notre quartier général. C'est entendu?

- Promis! > répondit Jean-Loup, un grand garçon brun, aux yeux noirs, moins impressionné, semblait-il, par l'allure grave de ses compagnons que par l'étrange décor où se déroulait la cérémonie.

Il faut dire que l'endroit était sinistre. Depuis une vingtaine d'années, cette scierie au flanc d'une vallée des Ardennes belges, était restée à l'abandon. C'était pourtant là que venait se réunir l'équipe des Sangliers. Elle sélectionnait ses membres parmi les colons du Camp-Vert, colonie de vacances située un peu plus bas dans un grand champ en pente douce, au-dessous de la lisière de la forêt. Les murs de brique rouge de l'usine, les vitrages brisés, les enchevêtrements de poutrelles, le vieux pont roulant, tout cela donnait au cadre choisi par les jeunes gens un aspect quelque peu fantomatique. Dans l'herbe ou sur des rails rouillés, gisaient des wagonnets renversés; une locomotive morte émergeait d'un hangar au toit délabré.

Bruno, surnommé Cow-Boy en raison de son adresse au lasso et du feutre texan qu'il arborait toujours, était un garçon de quinze ans, aux yeux clairs, aux cheveux hirsutes. Il occupait naturellement la place d'honneur dans ce curieux tribunal. Assis à califourchon sur l'un des tampons de la locomotive, il dirigeait les débats avec un sérieux imperturbable.

A sa gauche, assis sur un seau retourné, siégeait un robuste gaillard du même âge. Plus loin, venait Panloy, un petit blond perché sur un wagonnet. A la droite de Cow-Boy avaient pris place Jimmy Coquard, un grand échalas à l'air tranquille, et. enfin le premier ami que Jean-Loup s'était fait lors de son arrivée au camp : Alain Malo, un personnage joufflu, bedonnant même, et que l'on appelait Lustucru en raison de son incorrigible gourmandise. Tous venaient de Bruxelles à l'exception de Byloke, originaire de Gand.

C'était grâce à Lustucru que Jean-Loup avait pu présenter sa candidature. Dès les premières heures passées au camp, alors qu'il se trouvait encore complètement isolé, lui, Français, parmi tous ces jeunes Belges qui se connaissaient entre eux, Jean-Loup s'était senti attiré par les garçons déjà endurcis de l'équipe. Mais ils formaient une sorte de clan fermé que Paul Santénoux, le chef de camp, semblait traiter avec des égards particuliers. Bavard de nature, Lustucru, son voisin de lit, avait donné à Jean-Loup quelques renseignements, tout en conservant le ton mystérieux qu'adopte l'initié devant un profane.

Mais Jean-Loup avait dû gagner du premier coup le coeur du gros garçon. Et lorsque, en rangeant ses affaires après la sieste, il avait retrouvé une tablette de chocolat et l'avait gentiment offerte à Lustucru - justement à court de friandises -' le gourmand en avait été fort touché.

< Je vois que tu es un chic type, avait-il déclaré. Alors écoute... Tu voudrais faire partie de l'équipe, hein? Eh bien, je vais essayer de faire quelque chose pour toi.

Crois-tu que Cow-Boy m'en veuille de n'avoir pas voté pour lui, lors de l'élection des chefs de baraque? avait demandé Jean-Loup.

- Pas du tout! Il a trouvé, au contraire, que tu étais plus courageux que tous les jeunots qui ont suivi sans discuter... Oui, c'était risqué de ta part... Avec d'autres que nous, tu pouvais te faire mettre en quarantaine. Mais on est chevaleresque, chez les Sangliers!

Le lendemain, après le repos, Lustucru s'était approché de son nouvel ami pour lui dire à mi-voix

< C'est d'accord. Le Grand Conseil se réunit à trois heures à son quartier général. Tu comparaîtras un quart d'heure plus tard...

- Où est-ce donc?

- T'en fais pas. Je t'y mènerai. Tu attendras un peu à l'écart... Puis tu passeras devant le conseil...

- Et que va-t-on me demander?

- Tu verras. Je te préviens tout de suite que ce n'est pas facile d'être admis chez nous. On a des tas de lois, de rites... Il faut prouver qu'on a du cran. Tu verras. "

Maintenant, Jean-Loup attendait. Sans se laisser véritablement intimider par ce cérémonial et tous les regards braqués sur lui, il se sentait cependant crispé, craignant quelque mauvaise farce, toujours possible, et soucieux de faire bonne figure quoi qu'il arrivât.

Cow-Boy agita les papiers qu'il faisait semblant de lire tel un président de tribunal. En quelques mots, il exposa les règlements de l'association puis il demanda à Jean-Loup s'il s'engageait à garder le secret sur toutes les activités des Sangliers.

< Oui! dit Jean-Loup.

Parfait! Maintenant, le candidat accepte-t-il de subir les épreuves de l'examen d'admission?

J'accepte.

- Le candidat, reprit Cow-Boy ne deviendra membre du clan que s'il satisfait aux trois épreuves qui lui seront imposées. Dans le cas contraire, sa demande sera repoussée. Nous sommes d'accord?

- D'accord, dit Jean-Loup.

- Alors, signe là!

Cow-Boy sauta à terre et vint tendre à JeanLoup un papier et un stylo à bille. Jean-Loup prit le stylo et signa au bas du document.

" Très bien, dit Cow-Boy. Et maintenant, la première épreuve le combat des Bouleux.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Jean-Loup.

- Tu vas voir... Byloke! va chercher l'équipement! >

Pendant que Byloke pénétrait dans l'usine abandonnée, les autres garçons s'engageaient sur la pente et remontaient à travers les sapins. Ils débouchèrent bientôt dans une immense carrière de terre rouge.

" C'est là, annonça Cow-Boy. Notre champ clos pour le tournoi... >

Ils s'avancèrent jusqu'au pied du talus que surmontaient quelques sapins rabougris. Le vent soufflait des cimes désolées aux herbes jaunes, les fagnes, comme on les appelle dans les Ardennes.

Quelques minutes plus tard, le tournoi commençait.

Torse nu, Jean-Loup et Panloy se trouvaient face à face. Chacun portait au bras gauche un petit bouclier fait de planchettes, sur lequel était peinte l'effigie d'un sanglier. A la main droite, une longue sangle de caoutchouc au bout de laquelle était accrochée une boule de cuir enduite de noir de fumée.

" Allez-y! > cria Byloke.

Le premier coup siffla dans les airs. La boule de cuir atteignit Jean-Loup à l'épaule et y laissa une trace noire.

< Un à zéro! > compta Cow-Boy qui arbitrait. Jean-Loup avait été surpris par la rapidité de l'attaque. Il bondit en arrière et esquiva un nouveau coup. il en para un troisième avec son petit bouclier, puis il passa à l'attaque. Mais Panloy était un adversaire de taille, et déjà entraîné à ce genre de tournoi. La boule de Jean-Loup sifflait dans le vide, revenait tournoyer autour de son bras, ou heurtait le bouclier de l'autre. Très vite les deux combattants eurent le visage et le buste ruisselants de sueur.

Panloy marqua un second point. Jean-Loup fut atteint en pleine poitrine.

< Deux à zéro! " cria Cow-Boy.

Les autres Sangliers s'étaient perchés sur la pente et observaient silencieusement.

Puis Panloy manqua son coup. Son bras revint en arrière, la boule tournoya, le corps du champion, fut un instant déséquilibré et, pour retrouver son aplomb, il dut lever le bras garni du bouclier. Jean-Loup frappa sans attendre. Une trace noire apparut sur le flanc gauche de Panloy.

" Bravo! " cria Lustucru.

Le combat devenait plus serré. Jean-Loup flairait les coups à venir de l'adversaire, perçait ses feintes, bondissait, s'échappait, frappait à son tour. Bientôt, on en fut à cinq à cinq égalité.

De nouvelles passes rapides, esquivées pour la plupart, et Jean-Loup marqua un nouveau point. Panloy le rattrapa quelques secondes plus tard.

Quand on en fut à huit à huit, il y eut quelques instants de pause, au cours de laquelle les deux combattants s'observèrent et reprirent leur souffle.

" Tu te défends bien, dit Panloy, avec une nuance d'admiration dans la voix.

- Toi aussi! " répliqua Jean-Loup.

Il tourna les yeux vers sa gauche, aperçut Lustucru' mastiquant un bonbon, hilare, et qui dressait le pouce d'un air conquérant. Cette seconde de distraction faillit lui coûter cher, mais il devina à temps l'attaque brusquée, sentit la boule siffler à son oreille. D'un revers, il frappa à son tour et eut la chance de toucher Panloy en pleine poitrine.

" Huit à neuf! "

Panloy sentit le danger. Sans attendre, il fit tourner sa boule. Mais Jean-Loup baissa la tête et n'en sentit que le vent. Un autre coup, pourtant bien dirigé, claqua sur son bouclier.

Alors Jean-Loup brusqua les choses. Le bouclier haut il fonça sur son adversaire... Panloy se pencha pour esquiver, mais avant qu'il ne se fût redressé, un nouveau coup de Jean-Loup sifflait et la boule noire, passant par-dessus son épaule, l'atteignait dans le dos.

" Jeu! Huit à dix! Jean-Loup gagnant! "

Les Sangliers dévalèrent la pente et vinrent féliciter les deux combattants, tout en sueur, le buste et le visage marqués de traces noirâtres.

" Bravo, champion! " criait Lustucru en frappant sur l'épaule de son nouvel ami.

Jean-Loup serra la main de Panloy, qui ne semblait nullement vexé par sa défaite, puis se tournant vers Cow-Boy

" Allons-y! dit-il. Et la suite?

La suite? Ça vient, répliqua Cow-Boy en souriant. Tu m'as l'air drôlement pressé, toi... Cette fois c'est à Byloke que tu auras affaire pour la charge des Samouraïs. "

De Samouraïs, il n'y en avait que le nom, car rien, dans ce combat, n'évoquait ces guerriers de l'ancien Japon. Le groupe des Sangliers était redescendu de la carrière jusqu'au terrain de football.

En guise de monture chaque combattant avait reçu l'une des vieilles bicyclettes complètement délabrées que les garçons avaient récupérées dans un dépôt de ferraille. Chacun d'eux s'était placé dans le but de l'un des camps. Au milieu du terrain, CowBoy allait donner le signal de la charge en abaissant son foulard rouge.

" Allez-y! " cria-t-il.

Jean-Loup pesa sur les pédales et fit un bond en avant. Son vieux clou aux pneus crevés tressauta sur le sol herbeux et lui transmit une série de secousses qui faillirent le désarçonner.

En face de lui, Byloke se précipitait, tête baissée. Jean-Loup se dressa en danseuse sur les pédales, se tira à grand-peine d'une ornière qui parcourait le terrain puis, reprenant son élan, il fit un brusque crochet pour éviter Byloke qui venait droit sur lui. Soudain, il rabattit son guidon à gauche, et sa roue avant heurta violemment le cheval de fer de son adversaire qui roula à terre.

" Un à zéro! annonça Cow-Boy au milieu des cris poussés par les spectateurs. Seconde passe!... "

La roue avant du vélo de Jean-Loup avait essuyé un rude choc et il dut la dévoiler à coups de talon. Après quoi, il regagna son point de départ.

" Mille millions de pistolets! grondait Byloke. Il m'a bien eu!...

- Partez! " cria Cow-Boy en abaissant son foulard.

Cette fois, ce fut au tour de Jean-Loup de faire la culbute. Pris de front, il vola par-dessus son guidon et atterrit sans douceur dans l'herbe.

Le troisième engagement de la charge devait être décisif. On changea les vieilles bicyclettes qui étaient en trop piteux état, et les deux chevaliers enfourchèrent une nouvelle fois leur monture.

Tous deux foncèrent droit l'un sur l'autre, dents serrées, dos courbé, jarrets tendus, et le choc se produisit, brutal, dans un grand fracas de métal froissé ou brisé. Byloke poussa un cri de rage et roula à terre, tout en empoignant son genou à deux mains.

Jean-Loup parvint à se maintenir un instant en équilibre, puis il tomba lui aussi.

< Jean-Loup vainqueur! " annonça imperturbablement Cow-Boy. Et se baissant vers Byloke qui massait son genou " Rien de cassé? demanda-t-il.

J'en ai pris un vieux coup! " grommela l'autre en se redressant.

Jean-Loûp, lui, portait quelques éraflures sur les bras et les jambes.

" On va soigner ça au ruisseau ", déclara Panloy. Avant la troisième épreuve. En route, les gars! >

Jean-Loup commençait à trouver que l'adhésion à l'équipe des Sangliers coûtait vraiment un peu cher, et il appréhendait une troisième épreuve plus sévère encore.

En compagnie de Byloke, il lava ses ecchymoses à l'eau glacée du torrent qui tombait dans une étroite gorge bordée de sapins. Puis tous deux se regardèrent en souriant.

" Tu tiens bien le coup, dit Byloke. Jusqu'à présent, on ne m'avait pas souvent envoyé par terre! Je crois que tu peux faire partie des nôtres, mon vieux!

- Espérons-le. A propos, ton nom c'est Pauwels, je crois?

- Oui, Gérard Pauwels.

- Mors, pourquoi te surnomme-t-on Byloke?

- Tout simplement parce que je suis né à Gand, pas très loin de l'abbaye de Byloke... On m'a appelé comme ça à l'école, puis ça m'est resté ici... Tu connais Gand?

- Non, avoua Jean-Loup.

- Tu devrais y aller, et à Bruges aussi... C'est chouette, lu verras!

- Hé! Jean-Loup, la suite! " cria Cow-Boy. Jean-Loup se redressa pour constater que l'on avait déjà préparé la troisième épreuve. Un peu plus haut, Lustucru venait de placer une longue planche entre les deux berges du torrent, à deux mètres au-dessus d'un petit bassin aux eaux plus calmes.

" Faudra passer là-haut ", lui dit Byloke.

Accompagné par les Sangliers, Jean-Loup monta jusqu'à la passerelle improvisée. La franchir semblait chose facile.

" Et voilà, lui dit Cow-Boy: Il faut passer de l'autre côté sans tomber à la flotte.

- Comme épreuve, elle n'est pas trop dure, celle-là.

- Ouais... Attends un peu. Avance!... "

Le fracas du torrent emplissait l'étroite gorge. Au-dessous des garçons s'étendait l'étroit bassin, d'un vert sombre. Jean-Loup mit le pied sur la planche, mais à cet instant, Cow-Boy dénoua son foulard rouge et lui banda les yeux.

" C'est comme ça qu'il faut passer, mon vieux

Au moins tu ne risqueras pas d'avoir le vertige...

Mais attention au faux pas! Surtout au milieu...

Allez! Pars! "

Jean-Loup ne dit rien. il serra les dents, étendit les bras et, tâtant la planche du bout du pied, il avança très lentement. Le grondement de la cascade qui se fracassait dans les rochers, à quelques mètres en aval, lui parut devenir plus fort, emplit ses oreilles. Il entendit encore la voix de CowBoy

" Tu ne risques qu'un bain forcé... Et ce n'est pas chaud, je te préviens... Mais tu dois passer! Allez! "

Encore un pas. Jean-Loup hésita, glissa lentement un pied en avant. il sentit qu'il frôlait le vide, s'immobilisa, repartit.

Toujours la rumeur assourdissante du torrent, la buée glacée qu'il sentait sur ses bras nus. Encore un pas...

C'était aux deux tiers du parcours que le passage semblait le plus dangereux, comme Jean-Loup l'avait constaté auparavant. La planche devenait plus étroite et paraissait pourrie sur le bord. Mais, une fois les yeux bandés, le jeune garçon ne pouvait que difficilement apprécier la distance. il continua à tâter le bois devant lui, avança prudemment. Encore un pas...

Des deux rives, les Sangliers l'observaient en silence, retenant le cri de " Attention! " qui leur montait aux lèvres. Lustucru se mordillait le poing. Cow-Boy, les mains aux hanches, appréciait en hochant la tête. Byloke, de l'autre côté du ravin, s'apprêtait à recevoir Jean-Loup.

Celui-ci arriva à l'endroit dangereux. Pensait-il l'avoir déjà franchi? Sans trop de précaution, son pied droit se posa, une partie de la semelle déborda sur le vide. Quand il voulut transférer le poids de son pied gauche sur le droit, la semelle glissa...

Jean-Loup perdit l'équilibre, ses bras s'agitèrent follement. Puis, d'un coup de reins il parvint à se redresser tout en retrouvant l'appui du pied gauche.

" Ouf! " murmura Lustucru.

Jean-Loup resta immobile, légèrement courbé en avant. Il porta la main au bandeau, on crut qu'i] allait l'arracher, mais soudain il se redressa et, très lentement, se remit en marche.

" Bravo! hurla Panloy. Il a du cran!

Il continue! lança Lustucru. Allez! Courage! "Quelques secondes plus tard, Jean-Loup atteignait l'autre rive. Byloke l'empoigna par le bras pour lui éviter de faire un faux pas, puis Jean-Loup arracha son bandeau, se retourna et un sourire illumina son visage pâli.

Ce fut à leur quartier général que se déroula la cérémonie d'accueil dans le clan. Tous les Sangliers s'étaient retrouvés dans le décor étrange et quelque peu impressionnant de l'usine morte.

" Jean-Loup Grandier, tu es maintenant des nôtres, déclara Cow-Boy debout sur l'avant de la vieille locomotive. Nous t'acceptons dans le clan car tu nous as montré que tu avais du cran. Dans huit jours, pour le Grand Rallye, tu nous prouveras, je l'espère, que nous avons eu raison de te faire confiance. Je te décerne l'insigne du clan. Le Sanglier des Ardennes! "

Et au milieu des acclamations du groupe, il vint fixer le badge sur la chemise du nouvel élu.

 

Chapitre II : La chasse au Trésor

APRES deux journées de temps gris et venteux, le soleil était revenu, et un magnifique ciel bleu s'étendait au-dessus de la petite ville de Stavelot, au pied des montagnes boisées, sur la rive droite de l'Amblève.

En cette matinée de juillet, plusieurs cars de tourisme stationnaient déjà sur la place entourée de vieilles maisons pittoresques. Au-dessus des toits on voyait la tour à demi ruinée et recouverte de lierre de l'ancienne abbaye de Saint-Remacle. Dans les étroites ruelles, gens du pays et estivants allaient et venaient. Mais un groupe se distinguait tout particulièrement par sa bruyante gaieté.

c'était le groupe des "grands" de la colonie du Camp-Vert qui, sous la direction de Paul Santénoux, étaient partis, sac au dos, pour le traditionnel "rallye".

C'était, pour ces jeunes, la plus belle période de leur séjour au camp. Pendant quatre jours, par petites équipes, et sans la surveillance des moniteurs, ils allaient partir en camping sauvage le long de l'Amblève ou remonter les pentes boisées jusqu'aux Hautes Fagnes, ces solitudes désolées, couvertes d'herbes jaunes, de tourbières, et où se profilent parfois les ruines de quelque château.

Mais il ne s'agissait pas seulement de faire quatre jours de camp volant. Paul Santénoux avait donné un thème de manœuvre, il avait parlé de " chasse au trésor " sans qu'on sût exactement ce qu'il avait en tête. Refusant de répondre aux questions, il avait simplement annoncé que tout le groupe se rendrait d'abord à Stavelot, recevrait là les instructions utiles, puis se diviserait, chacun cherchant sa chance de son côté.

Les jeunes campeurs venaient de déboucher sur la petite place et s'étaient groupés autour de la vieille fontaine du Perron. Paul Santérioux leva son bâton ferré.

" Un peu de silence! cria-t'il. Rassemblement!... Ecoutez-moi un instant... Nous allons rendre visite à un vieux professeur que les anciens connaissent bien...

Une visite! grommela Lustucru. Je croyais que...    Santénoux lui fit signe de se taire.

" Le professeur Carteret a bien voulu nous recevoir tous ensemble, et vous verrez pourquoi... Alors, un peu de tenue, s'il vous plaît! Et tâchez de ne pas bousculer ses pots de fleurs! Suivez-moi!

Traversant la place en biais, il se dirigea vers une jolie maison du XVIIè siècle. Il gravit le perron, suivi par les garçons, mais il n'eut pas besoin de sonner.

L'approche de cette horde de vingt garçons, malgré tous leurs efforts pour rester calmes, avait donné l'éveil dans la maison, car la porte s'ouvrit aussitôt.

Santénoux salua l'épouse du vieil homme puis il fut introduit dans le bureau du professeur. Tout semblait avoir été réglé à l'avance. Le chef de camp, par gestes, invita les garçons à occuper les quelques sièges libres ou à s'installer en tailleur sur le plancher. Assis derrière son bureau, le professeur Félicien Carteret observait tout cela avec une lueur amusée dans les yeux.

Le professeur était un vieil homme aux cheveux blancs, aux yeux bleus dont le regard était encore étonnamment vif et jeune. De la main, il salua l'assistance puis regarda Paul Santénoux, debout au milieu de la pièce. Après avoir toussoté, celui-ci entama un petit discours : "Je n'ai pas à vous présenter le professeur Carteret, dit-il aux garçons. C'est un de nos historiens les plus illustres, et il est connu, non seulement en Belgique, mais dans le monde entier pour les ouvrages qu'il a écrits sur le Moyen Age, en particulier sur les Croisades ainsi que sur les Templiers...  " Cette année, c'est lui qui nous a proposé le thème de notre grand jeu, du rallye, Si vous préférez... Vous savez déjà qu'il s'agira d'une course au trésor... Mais pas d'une chasse au trésor pour rire! précisa le chef de camp. Ce que vous allez chercher cette fois, c'est un vrai trésor! Vous entendez? "

Les sourcils de Cow-Boy se mirent en accent circonflexe. Byloke poussa un grognement de surprise, Lustucru manqua d'en avaler son chewing gum. Sur tous les visages se peignit l'étonnement ou l'incrédulité.

" Un vrai trésor? demanda Jean-Loup. Vous voulez dire que les gagnants recevront une importante récompense?

Non! Il ne s'agit pas de récompense mais d'un véritable trésor, je vous l'ai dit.

- Et où est-il? " demanda sottement une voix.

Santénoux se mit à rire.

" Ce sera à vous de le découvrir... Mais je laisse la parole au professeur qui connaît la question mieux que moi. "

" C'est une farce? " murmura Byloke à l'oreille de Jean-Loup.

Celui-ci fit une moue dubitative et observa le professeur qui se levait de son fauteuil, et, en s'aidant d'une canne, marchait jusqu'à sa bibliothèque.

" Eh bien, voilà! dit le vieil homme d'une voix sèche et nette. La chasse au trésor que je vous propose d'organiser - et que j'ai proposée à d'autres aura pour point de départ une découverte que j'ai faite il y a une dizaine d'années.

" A cette époque, je travaillais à mon ouvrage sur Philippe le Bel, quand je suis tombé tout à fait par hasard sur un texte assez étonnant, reproduit dans un vieil ouvrage historique. Le voici!

Il prit sur un rayon de la bibliothèque un épais volume et l'ouvrit à la page marquée par un signet.

" L'historien qui le cite, reprit-il, n'a jamais pu interpréter ce texte, et il semble même douter de son authenticité. Et cependant, j'ai toujours eu l'impression qu'il y avait là-dessous un mystère caché. "

Jusqu'à présent, cet exposé ne soulevait pas un grand intérêt parmi les Sangliers. Un vieux bouquin poussiéreux, des récits transmis de siècle en siècle... Rien de cela n'était enthousiasmant.

" Vous avez tous entendu parler des Templiers, je suppose? poursuivit le professeur. C'était un ordre militaire et religieux qui avait amassé d'immenses richesses... Or, le roi de France, Philippe le Bel, voulut s'en emparer. Il fit donc passer en jugement les chevaliers du Temple, sous des accusations particulièrement injustes et infamantes, et un grand nombre d'entre eux furent brûlés vifs, entre autres, le grand maître de l'ordre, Jacques de Molay.

" Or, quelques templiers réussirent à échapper au bûcher, et à passer à l'étranger. Dans ce livre, j'ai découvert le pathétique récit des derniers instants de l'un de ces infortunés, le chevalier Hugues de Mayrand...

Le professeur s'interrompit pour demander

" Vous ne trouvez pas tout cela un peu trop long, mes amis?

- Non, non, fit Cow-Boy qui écoutait attentivement, assis par terre, les coudes aux genoux, les poings serrés sous son menton.

- Fort bien... J'en viens donc au fait important Hugues de Mayrand aurait été chargé par son ami, le grand maître de l'ordre, deux jours avant l'arrestation de celui-ci, le 13 octobre 1307, d'aller mettre en lieu sûr de nombreux documents importants, ainsi que la réserve d'or que contenait la tour du Temple, à Paris... Le trésor quitta la ville dans trois charrettes recouvertes de paille, à destination du Nord, croît-on, et l'on n'en a jamais retrouvé la trace.

- Et c'est ce trésor qu'il faut chercher? demanda Byloke d'un air accablé. Si l'on n' a rien retrouvé depuis plus de six cents ans...

- Un instant! lui dit le professeur. On sait donc que le trésor a quitté Paris. Par la suite, lorsque après un interminable procès, les malheureux templiers furent condamnés à être brûlés yifs, Hugues de Mayrand parvint à s'enfuir à l'étranger...

" Pendant quelques années il erra à travers l'Europe, cherchant à regrouper les compagnons qui avaient comme lui échappé au massacre, puis il se réfugia en Angleterre où il mourut. "

Le professeur laissa son regard planer sur le jeune auditoire, et constata que cette histoire commençait à les captiver.

" Il aurait pu emporter son secret dans la tombe, poursuivit-il, car il était le seul au monde à connaître la cachette du trésor. A aucun prix, il ne voulait que des profanes, un ordre adverse ou les rois de France pussent mettre la main sur ce trésor... mais pourquoi n aurait-il pas souhaité que les héritiers des Templiers puissent un jour reconquérir ces richesses et, par-là, une partie de leur puissance?...

" Il ne pouvait, par précaution, laisser des indications en langage clair; il aurait donc ajouté quelques lignes énigmatiques à son testament, laissant ainsi une sorte de message en code, qui permettrait aux initiés de retrouver l'or des chevaliers de l'Ordre. "

Le professeur revint vers son bureau, et ouvrit un dossier posé sur la table.

" Voici ce document, dit : Je l'ai déchiffré, car il était presque illisible, et je l'ai remis en langage clair pour les gens d'aujourd'hui... Plusieurs personnes ont étudié en même temps que moi ce curieux cryptogramme - ce message secret Si vous préférez - mais nul, pas plus que moi d'ailleurs, n'est parvenu à en deviner le sens.

" Quand j'ai pris ma retraite, j'ai poursuivi mes recherches. Certains mots de ce texte m'avaient laissé croire que l'or était caché très loin d'ici, en Italie, par exemple, car on y parle du Rubicon... J'ai essayé de faire des recoupements d'après l'emplacement des commanderies de Templiers et puis un jour, je me suis dit que j'avais peut-être tort de chercher Si loin... Le Rubicon, vous le savez, est ce petit fleuve que César a franchi avant de marcher sur Rome... Mais en Belgique aussi, il y a un Rubicon, affluent de l'Amblèvê...

- C'est vrai, ça! s'exclama Lustucru. Et pas très loin d'ici... "

Le professeur inclina la tête en souriant.

" Parfaitement, dit-il. Sans grande conviction, j'ai donc exploré les bords de ce satané ruisseau qui, d'ailleurs, est souterrain sur une bonne partie de son cours, et c'est à cette occasion que je me suis cassé la jambe, l'été dernier... "

Il souleva sa canne et tapota sa jambe raide. " Oui, j'ai mal franchi le Rubicon, moi! J'ai glissé sur un rocher... Finies les recherches! Finies pour moi, en tout cas... Voilà pourquoi je n'hésite pas à faire appel à de jeunes chercheurs pour prendre la relève. "

Cette fois, les Sangliers étaient captivés, passionnés. Les petits sourires incrédules, les airs ennuyés avaient disparu. Ils avaient tous les yeux brillants, et pendant que le professeur tirait un paquet de feuillets ronéotypés de son tiroir, les garçons en profitèrent pour lancer des réflexions à mi-voix. Santénoux les observait, amusé. Le professeur vint lui remettre la liasse de- feuillets ronéotypés.

< Votre chef, dit-il en s'adressant aux garçons, va donner à chacun d'entre vous une copie de ce texte énigmatique. Vous l'étudierez, et vous essaierez d'éclaircir ce mystère.

" Comme point de départ, vous auriez intérêt à chercher autour des vestiges de la colonisation romaine, et ils sont nombreux dans notre contrée. Cherchez aussi autour des vieux monastères ou des châteaux forts en ruine... S'il a choisi cette région, Hugues de Mayrand ne l'a pas fait au hasard, car les seigneurs de l'endroit, soutenus par le prince-évêque de Liège, s'opposaient fermement aux entreprises de Philippe le Bel. Or, notre templier avait un compte à régler avec le roi de France. >

Pendant que le professeur parlait, Paul Santénoux avait commencé à distribuer les feuilles. Lustucru lut quelques lignes et fit une affreuse grimace. < Je vous souhaite maintenant bonne chance, reprit le vieux professeur. Et Si vous ne parvenez pas, vous non plus, à trouver la solution de cette énigme, vous vous serez tout de même amusés!

Et Si l'on découvre le magot? > demanda Byloke, d'un air confiant.

Le professeur sourit.

" Eh bien, l'équipe qui aura déniché l'or des çhevaliers aura droit à une récompense, correspondant au tiers de la valeur brute du butin... Un tiers du magot, ce sera déjà une fortune énorme... Il faudrait évidemment en déduire la part que prélèvera l'Etat, et peut-être aussi le propriétaire du terrain, les impôts, les taxes... "Byloke eut un long sifflement, comme s'il se dégonflait.

" Bah! lança gaiement Lustucru. Il y aura tout de même de quoi se payer quelques sucettes! "

" C'est sérieux, tu crois? " demanda Jean-Loup à Cow-Boy une fois qu'ils se retrouvèrent dehors, auprès de la vieille fontaine qui orne la place de la petite ville.

Cow-Boy eut une moue dubitative.

" Est-ce qu'on sait?... Pourquoi pas? Tu trouves qu'il a l'air d'un mauvais plaisant, ce bon vieux savant.

- Oh! certainement pas.

- Mille millions de cancrelats! gronda Byloke en contemplant le document qu'il tenait en main. Tu y comprends quelque chose, toi?

Moins que rien, avoua Lustucru d'une voix morne, en mâchonnant sans vigueur son chewing gum. Moins que rien... Si le professeur n'a pas compris, pourquoi yeux-tu que ce soient nos petites têtes qui déchiffrent quelque chose?

- Ce n'est peut-être pas Si compliqué, suggéra Jean-Loup. Le tout, c'est de trouver un début de piste. "

Cow-Boy, qui était assis sur le rebord de la fontaine, se laissa brusquement glisser à terre.

" Allons! décidons-nous! lança-t-il. Inutile de discuter pendant des heures. Le mieux c'est de se mettre en route sans tarder. N'oubliez pas que nous devons camper, donc trouver un bon emplacement et préparer le dîner... Même s'il n'y a pas de trésor, ce sera une belle randonnée! >

Santénoux les avait déjà quittés, pour retourner au camp, en leur souhaitant bonne chance. Ils restaient une quinzaine, des " grands ", déjà entraînés aux longues marches, à l'escalade, à la vie dans les bois et sous la tente. Quatre jours de camp volant, livrés à eux-mêmes, n'était-ce pas là un programme presque aussi exaltant que la chasse à un problématique trésor? Tous les visages rayonnaient d'entrain.

" On va se diviser en trois groupes, décida CowBoy. Jimmy prendra le commandement du premier, Panloy du second, et moi du troisième... Choisissez vos coéquipiers. Moi, je prends Jean-Loup, Byloke et Lustucru... > Un sourire éclaira son visage " Avec lui, nous sommes sûrs d'avoir toujours de quoi manger! "

Jean-Loup, ravi, se baissa pour ramasser son sac. Byloke se chargea de la tente, en plus de son barda. Lustucru, comme il se doit, s'empara du ravitaillement.

" Quelle direction prends-tu? demanda Cow-Boy a Jimmy.

- Par là, répondit l'autre en indiquant une extrémité de la petite place.

- Bon. Nous partons donc de l'autre côté, trancha Cow-Boy. Vers l'ouest...

- Eh bien, nous, il ne nous reste plus qu'à aller vers le nord, constata Panloy. Allez! Bonne route! Et que le meilleur gagne. "

 

Chapitre III : Les Cavaliers de soir

COMME chef de l'équipe, Cow-Boy avait sans doute  beaucoup de qualités, mais pas celle de ménager ses troupes. Négligeant les protestations de Lustucru, qui aurait volontiers fait de nombreuses haltes casse-croûte, il entraîna ses camarades à une allure soutenue, et ne consentit à s'arrêter pour souffler que quelques minutes au bout d'une heure.

" Mais où nous mènes-tu? finit par grogner Byloke. Tu as un train à prendre?

- Je veux arriver bien avant la nuit, répliqua Cow-Boy.

- Où donc? Tu as un but?

- Peut-être pas un but, mais une idée. Rappelle-toi ce qu'a dit le professeur... "

Le professeur avait dit tant de choses qu'il était difficile de voir à quoi le chef de patrouille faisait allusion. Toutefois, les garçons étaient Si désireux d'aboutir sans trop tarder à un bon terrain de campement, qu'aucun d'entre eux ne se donna plus la peine de poser de questions. Ils faisaient confiance à Cow-Boy...

Vers quatre heures, cependant, Cow-Boy marqua quelque hésitation. Après avoir gravi un sentier escarpé, les quatre garçons venaient d'atteindre le sommet d'une petite éminence au-dessus de l'Amblève, d'où l'on découvrait un magnifique panorama.

" Cinq minutes de repos! annonça Cow-Boy. Maintenant, il faut tâcher de bien s'orienter... Tu as la carte, Byloke? >

Celui-ci déposa son gros sac à terre, puis il tira la carte de l'une des poches extérieures et la tendit à son chef. Cow-Boy la déploya, l'étala sur le sol.

" Nous approchons?" demanda Jean-Loup.

Lustucru, lui, songeait aux choses pratiques, et il profita de la halte pour offrir pain beurré et limonade à ses compagnons.

< C'est par là! décida Cow-Boy en traçant du doigt une ligne sur la carte. Encore une petite heure., après quoi nous dressons le camp. Allez! en route! >

La marche reprit à la queue leu leu, par monts et par vaux. Tantôt, on longeait la rivière, tantôt on remontait à travers bois; on empruntait une portion de route ou de chemin, puis on coupait de nouveau tout droit à travers les arbres ou les bruyères des landes.

A peu près à l'heure dite, Cow-Boy se retourna pour annoncer, un peu haletant sous l'effort

" Nous y voilà! "

Ils avaient atteint un vaste terre-plein herbeux, au pied duquel roulaient les eaux rapides d'une petite rivière, et, au milieu des herbes et des bruyères, ils apercevaient quelques vieilles pierres moussues, un fragment de colonne...

" Je me suis rappelé ce qu'avait dit le professeur", déclara alors Cow-Boy.

Il montra les ruines à demi enfouies dans les hautes herbes.

" Pas loin d'ici, expliqua-il, on a retrouvé la trace d'une voie romaine qui traversait le pays pour se diriger vers la Germanie... Et ces quelques vieux cailloux seraient, prétend-on, les vestiges d'un temple romain élevé à Cérès, la déesse des moissons...

- Encore un cours d'histoire! gémit Lustucru. Tu crois qu'on n'en a pas assez dégusté pour la journée? "

Il arracha une herbe et se mit à la mâchonner d'un air sombre.

" Installons-nous, dit Cow-Boy. C'est un bel endroit pour camper. De l'eau à proximité, on est tranquille... >

Le quatuor mit sac à terre. Jean-Loup et CowBoy nettoyèrent un carré d'herbe, dressèrent la tente. Jean-Loup rassembla quelques grosses pierres et alluma un feu, tandis que Lustucru partait à la corvée de bois.

" Je crois que je dormirai bien, cette nuit! dit Byloke en étouffant un bâillement. Allons : raconte un peu, Cow-Boy, qu'est-ce que tu as derrière la tête?

- Rien de spécial. Mais je crois que c'est là un bon point de départ. "

Quelques minutes plus tard Lustucru revint de la corvée de bois. Jean-Loup attisait le feu. CowBoy plantait le dernier piquet de la petite tente bleue. Byloke était descendu faire un tour au bord de la rivière.

" Et voilà! dit Lustucru en jetant à terre sa brassée de bois mort. Qu'est-ce qu'il y a au menu, ce soir? >

Au même instant, une galopade toute proche et des craquements de branches leur firent tourner la tête, et ils virent surgir, entre les arbres rabougris, trois cavaliers, deux garçons de leur âge et une jeune fille aux longs cheveux blonds. Les inconnus arrivaient droit sur eux.

< Hé! d'où sortent-ils, ceux-là? s'exclama Jean-Loup tout surpris. Attention! Notre tente...>

Déjà les trois cavaliers les entouraient, et il y avait dans leur attitude quelque chose de nettement hostile. Jean-Loup les regardait sans comprendre.

< Qu'est-ce que vous faites là? demanda d'une voix sèche le cavalier de gauche, un garçon mince, aux traits fins, et qui ne semblait pas manquer d'assurance. Vous n'avez rien à faire ici! Allez! Ouste! Vous allez me faire le plaisir de plier bagage et de déguerpir rapidement!

- Nous ne sommes pas sur une propriété privée, que je sache! répliqua Cow-Boy.

- - Ce n'est pas la question!

- - Si, c'est justement la question! lança CowBoy. Ou bien nous sommes sur vos terres, monsieur, et dans ce cas nous vous présentons nos humbles excuses. Ou bien...

Ou bien quoi?

- Ou bien nous restons, répondit Cow-Boy, toujours très calme. L'endroit est public, nous y

sommes chez nous, et nous y camperons si ça nous plaît. Compris? "

Le cavalier serra les dents et se pencha sur l'encolure de son cheval. La jeune fille blonde avait tourné la tête vers lui et semblait un peu inquiète. Le second garçon, blond et maigre, écoutait sans broncher. Un instant, Jean-Loup se demanda Si le premier ne cherchait pas la bagarre, rien que pour le plaisir.

" Alors? Vous décampez? reprit le cavalier.

- Pas du tout, répondit Jean-Loup, à la place de Cow-Boy qui se détournait en haussant les épaules.

- Si vous ne filez pas immédiatement, je lâche mon chien sur vous! cria le cavalier, perdant son sang-froid. Sinus! Ici!... "

Les quatre campeurs virent alors surgir un gros chien-loup qui se glissa entre les chevaux et montra les crocs de façon menaçante.

Cow-Boy se retourna d'un mouvement vif.

< Je vous conseille de rappeler votre chien! gronda-t-il entre ses dents. Sinon... "

Instantanément, Cow-Boy tira de sa ceinture un couteau de scout à large larme. Lustucru s'empara de la hachette avec laquelle il devait fendre le bois. Quant à Jean-Loup il se saisit d'un bâton de taille respectable.

< Patrick! " dit soudain la jeune fille d'un ton de reproche.

Devant l'attitude des Sangliers, le nommé Patrick parut faiblir.

< Ici, Sinus! Couché! " ordonna-t-il au chien-loup.

La bête obéit. Cow-Boy rengaina son couteau et Jean-Loup laissa tomber le gros bâton. Après un instant d'hésitation, Patrick échangea un regard avec son compagnon silencieux, puis il se laissa glisser à terre. L'autre l'imita. Seule, la fille resta en selle, impassible, regardant Jean-Loup droit dans les yeux, ses longs cheveux blonds flottant sur ses épaules.

" " Allons, soyez chic! dit le premier cavalier en s'approchant des garçons. Nous habitons dans la vallée, pas très loin, et c'est ici que nous avons fait notre manège... Il y a des terrains de camping un peu plus bas... Voulez-vous que nous vous aidions, à y transporter votre matériel?

- Ne vous fatiguez pas, mon vieux! répondu Cow-Boy. Nous sommes là et nous n'en bougerons plus. Allez faire trotter vos canassons ailleurs.

- Pourquoi vous entêter?

Nous ne nous entêtons pas. Nous avons nos raisons d'être ici, c'est tout. Et personne ne nous en chassera... "

Le cavalier eut un moment d'impatience. Son visage se colora d'une bouffée de colère.

< Vos raisons, on les connaît, figurez-vous! lança-t-il.

- - Tiens, tiens! fit Cow-Boy. Dites voir un peu...

- - Vous êtes du Camp-Vert, n'est-ce pas?

- Puisque vous le savez! Et quelles sont nos raisons?

- Vous êtes à la recherche de l'or des Templiers! "

Jean-Loup ouvrit de grands yeux et regarda Cow-Boy qui parut lui aussi ébahi.

" Ça, alors! s'exclama Cow-Boy. Vous êtes bien renseignés! Est-ce que ça vous gênerait, par hasard?

- Oui! Parce que, nous aussi...! "

Il y eut un silence. Tous s'observaient avec une curiosité hostile. Puis Cow-Boy soupira et se gratta l'oreille.

< Faut croire qu'il raconte son secret à tout le monde, le bon papa Carteret!

- Peut-être... Mais nous étions ici avant vous! "Cette fois, le second cavalier intervint. Il le fit d'une voix lente et calme, où traînait une trace d'accent.

" " Depuis' un mois, dit-il, nous parcourons la région en tous sens... Patrick a déjà exploré les environs avec le professeur, l'an dernier... Et aujourd'hui que nous pensons avoir découvert un début de piste, c'est pour nous voir dérangés par des inconnus!

- - Mais vous aussi, vous êtes des inconnus pour nous! lui fit remarquer Jean-Loup avec un petit rire. Suivez votre piste et laissez-nous en paix! "

L'intervention de Jean-Loup parut irriter le nommé Patrick. Il le toisa d'un air méprisant, puis s'avança vers Cow-Boy.

C'est le dernier avertissement que je vous donne : partez immédiatement!

- - Non!

Alors, vous l'aurez voulu! " Patrick jeta un regard à son compagnon : " Franz ! Allons-y! > Et il se lança furieusement. Après avoir envoyé bouler Lustucru, il sauta sur Cow-Boy qui vacilla sous le choc et faillit s'écrouler. De son côté, Jean-Loup était aux prises avec le nommé Franz.

Pendant quelques instants la bataille fit rage. Jean-Loup craignait que le chien-loup ne vint au secours de son maître, mais la jeune fille s'était prestement laissée glisser à terre pour empoigner la bête par son collier.

" Attrape! " gronda Patrick en décochant à Cow-Boy un coup de poing qui l'envoya rouler à terre. Puis il se rua sur Jean-Loup qui était parvenu à se débarrasser de Franz. " Et toi, attends un peu... "

Lustucru, assis dans l'herbe, n'osait trop intervenir. Il était tenu en respect par le chien qui aboyait furieusement, à cinquante centimètres de lui, et que la jeune fille ne. retenait qu'à grand-peine.

Jean-Loup s'aperçut qu'il avait affaire à un plus rude adversaire que le long et flegmatique Franz. Il voulut se dégager, mais l'autre était agrippé à lui. Noués dans le corps-à-corps, les deux adversaires s'éloignèrent de quelques pas, piétinèrent les cendres du feu, puis soudain, perdant l'équilibre roulèrent tout au long de la pente herbeuse qui descendait jusqu'au torrent.

Une fois en bas, ils se remirent debout, et la lutte recommença, acharnée. Jean-Loup cherchait surtout à maintenir à distance son adversaire, mais celui-ci attaquait sans relâche. Aussi Jean-Loup devait-il parer, répliquer... Et soudain ce fut le drame...

Sous un coup de poing lancé par Jean-Loup, le cavalier trébucha, son pied glissa sur la berge humide et il bascula et tomba dans le torrent.

Du sommet de la pente, la jeune fille avait tout vu, et elle poussa un cri déchirant qui fit se retourner Franz et Cow-Boy toujours aux prises.

" " Là! là! appela-t-elle en tendant le bras. Patrick va se noyer... Au secours!... "

Elle avait lâché le chien qui déjà dévalait la pente. Franz et Cow-Boy bondirent eux aussi derrière lui, suivis par la fille blonde.

Jean-Loup resta un instant comme hébété. Puis, derrière lui, il entendit les cris, les aboiements... Reprenant d'un seul coup ses esprits, il piqua une tête dans l'eau glaciale, et se mit à nager de toutes ses forces vers le garçon que le flot emportait.

Ce fut à cet instant que Byloke surgit au milieu des buissons. Il ne s'était guère ému du bruit et des cris, croyant sans doute à un jeu, et il resta figé sur place.

< Vite! lui cria Cow-Boy. Par ici... "

Les cinq jeunes se mirent à courir le long de la rive, sautant d'un rocher sur l'autre, ou se courbant pour passer sous les branches des arbustes.

Patrick se débattit dans un tourbillon, émergea d& nouveau. Jean-Loup se rapprochait; on le vit lancer les bras en vain vers celui que le courant emportait.

Encore une tentative... Angoissés, les cinq ne disaient plus un mot. Le chien avait sauté dans la rivière, mais les remous l'avaient entraîné sur l'autre rive et il avait perdu de vue l'endroit où se trouvait son maître.

On vit émerger la tête de Jean-Loup au moment où il abordait un petit bassin aux eaux plus calmes. Il était parvenu à empoigner Patrick et le tirait derrière lui. Les cinq se précipitèrent. Cow-Boy et Byloke entrèrent dans l'eau jusqu'aux hanches, et, pour aider leur camarade, lui tendirent une longue branche. A bout de souffle, Jean-Loup s'y accrocha. Unissant leurs efforts,. les cinq parvinrent à hisser sur la berge Patrîck et son sauveteur.

Une demi-heure plus tard, les vêtements des deux garçons séchaient au-dessus du feu. Enveloppé dans une couverture, Patrick avait cessé de grelotter et, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il regardait avec un sourire celui qui l'avait secouru.

~ Tout ça, au fond, c'est ma faute, dit-il d'une voix un peu tremblante. Je me suis emporté... Je n'aurais pas dû...

- - Bah! c'est oublié, répliqua noblement CowBoy en tâtant son oeil au beurre noir.

- - Vous y tenez tellement, à ce trésor? demanda Jean-Loup qui, lui aussi, se sentait presque remis, après boisson chaude et friction.

Oh! non, c'est un peu de la frime, avoua Patrick. Mais nous avons tout de même cherché Si longtemps qu'en vous voyant installés ici... "

Il haussa les épaules, puis, brusquement, il tendit la main à Jean-Loup.

< < Alors, copains?

- - Bien sûr, copains! répliqua l'autre. Rien de tel qu'une bonne bagarre pour sceller une amitié, tu ne crois pas? "

Les autres imitèrent leur exemple et échangèrent des poignées de main.

" " Tu comprends, reprit Patrick, je considérais un peu cette affaire comme une chose personnelle... Je connais le professeur Carteret depuis toujours, c'est un vieil ami de mon père... Son histoire des Templiers, c'est probablement à nous - et à moi!

- qu'il en a parlé en premier. L'année dernière, j'ai passé une partie de mes vacances à l'aider dans ses recherches...

- ... - ... Jusqu'à ce qu'il se casse la jambe! intervint Lustucru.

Oui, il croît toujours avoir vingt ans... Il sautait au bord de l'Amblève, de rocher en rocher... Ah! quelle histoire pour le ramener!

- Et tu n'as pas continué les recherches? demanda Cow-Boy.

- - Non. J'avoue même que je n'y croyais plus... Et puis, cette année, ça m'a repris... "

Lustucru lui remplit une nouvelle tasse de thé bouillant qu'il but à petites gorgées. Jean-Loup, lui, refusa.

Déjà le soleil baissait à l'horizon. Tout était calme et l'on aurait eu du mal à imaginer, à voir et à entendre ces six garçons, bavardant amicalement sous le regard doux et rêveur de la jeune fille, qu'ils s'étaient Si sauvagement affrontés une heure auparavant.

Cow-Boy se gratta l'oreille. Son esprit actif se résignait difficilement à l'immobilité. D'autre part, il n'avait nullement l'intention de renoncer.

< < Et au cours de vos recherches avec le professeur, demanda-t-il, avez-vous découvert une piste?

- - Non, rien. Ou Si peu de chose...>

Cow-Boy réfléchit un instant.

< < Eh bien, je vais te faire une proposition, dit-il. D'après le professeur, ce trésor est énorme... plusieurs charrettes chargées d'or... Donc, même Si on est plus nombreux à se le.partager, nous serons tous millionnaires, n'est-ce pas?... Nous n'en sommes pas à quatre sous près. Pourquoi ne pas nous associer? Qu'en pensez-vous, les Sangliers?

- - Pour moi, c'est d'accord ", répondit immédiatement Jean-Loup.

Patrick consulta ses amis du regard.

< < Nous sommes d'accord, nous aussi. >

Byloke accepta de bon gré la proposition. Quant à Lustucru il fit mine de rechigner.

< Moi qui avais déjà placé mes millions! soupira-t-il. Enfin, ce sera bien pour vous faire plaisir!... Tant pis! Pour fêter notre association, buvons un coup! "

Il but une large rasade à sa gourde, puis la tendit à Franz.

< Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci. Du vin?

- Penses-tu! fît Lustucru. Du bon jus de l'usine Cocmachin... Un grand cru 1957... la meilleure année. "

La gourde passa à la ronde.

" Il serait peut-être temps de nous présenter les uns aux autres? proposa alors Patrick en se tournant vers les Sangliers. Mon nom, c'est Patrick Vanderkemp. Mes parents ont une maison de campagne, L'Aigletière, à deux kilomètres plus bas au bord de l'Amblève... "

De la main, il désigna son compagnon.

" " Lui, c'est Franz Mayendorf. Il est Allemand et habite Francfort. Il passe depuis quatre ans ses vacances en Belgique, chez nous... Il parle bien le français, n'est-ce pas?

- Sehr gut! - Sehr gut! marmonna Lustucru qui avait quelques connaissances linguistiques.

- Et voici enfin Marion Nelligan, une Canadienne née au nord de Québec... Que nous appelons naturellement Marion des Neiges... "

La jeune fille sourit. Elle avait enlevé le bandeau qui retenait ses cheveux, et ceux-ci tombaient maintenant le long de son charmant visage, illuminé par la chaude lumière du soir.

Jean-Loup la regardait, heureux de la voir enfin perdre cet air distant, qui n'était peut-être qu'un peu de timidité de la part d'une jeune fille seule au milieu de tant de garçons.

" Jean-Loup Grandier, de Paris ", dit-il à son tour.

Ses compagnons l'imitèrent.

" Et maintenant, buvons encore un coup! proposa Lustucru en faisant circuler sa gourde. Puisque nous sommes copains, j'espère que vous allez dîner avec nous?

Il n'est pas six heures! objecta Cow-Boy. Rien ne presse.

- Parle pour toi, mon vieux. Moi, toutes ces émotions m'ont donné la dent... Ah! une énorme platée de spaghetti! "

Patrick se mit à rire.

" Merci de ton invitation, dit-il au gros garçon, mais ce sera pour demain, Si tu veux... Ce soir, nous devons rentrer chez nous. Mes parents nous attendent... Pourtant, comme rien ne presse, Si nous parlions un peu de notre chasse au trésor? "

Les vêtements étendus au-dessus du feu n'étaient pas encore complètement secs. Patrick et Jean-Loup les prirent cependant, et, toujours enveloppés dans leurs couvertures, allèrent se rhabiller sous la tente, où ils empruntèrent pull-overs ou shorts de leurs camarades. Quelques minutes plus tard, ils revenaient s'asseoir auprès des autres. Patrick boutonna son blouson, qu'il avait repris au passage, sur la selle de son cheval.

" " Commençons donc par le commencement, dit-il en tirant un papier de sa poche. Nous possédons tous le même texte, à première vue incompréhensible, mais Si nous mettons en commun nos idées, nous aurons peut-être des chances de trouver plus vite...

- D'accord ", dît Cow-Boy. Puis il se tourna vers Jean-Loup qui dépliait lui aussi le papier du professeur Carteret

" Relis-nous le texte, veux-tu? Et vous tous, faites travailler vos méninges! "

 

Chapitre IV : Les sept sur la piste

ILS ÉTAIENT assis en rond, tous les sept, autour du feu mourant dont la mince fumée montait droite dans l'air immobile. Le soleil descendait à l'horizon et, dans le calme de cette immense solitude, on n'entendait que le grondement du torrent ou le cri d'un oiseau. Attachés à un arbre, les trois chevaux broutaient l'herbe jaune.

Jean-Loup jeta les yeux sur le texte étrange qu'il avait déjà lu à plusieurs reprises au cours de l'après-midi. Il lança un rapide regard à Marion qui l'observait, puis il commença à lire d'une voix lente < A l'heure où Bel se noiera dans le sang, celui qui aura juré de lutter contre les vices et les démons sera fait ch_evalier devant les portes de Cérès, au milieu de frères d'armes. Leur troisième gon fanon t'indiquera la treizième milliaire...

- Ouaf! > fit Lustucru en portant la main à sa gorge comme s'il étouffait. Mais Jean-Loup poursuivit <... Là, lu quitteras la chaussée des Aigles d'Or, et n'écoutant que ton coeur, après six fois cent, lu atteindras le morion. Soulève4e, et, après avoir fait ta prière, commence ta descente aux enfers...

C'est gai! " soupira Lustucru.

Cow-Boy lui lança un regard impatienté.

< Continue! dit-il à Jean-Loup.

- ... Il te faudra d'abord franchir le Rubicon, puis, sans l'aide de Charon, traverser le Grand Miroir. Quand lu verras Sigma, tu toucheras au port. Suis alors le labyrinthe, le chemin de Thésée, jusqu'au gardien de pierre, fais tournoyer ta hache et frappe. Le Trésor est à toi, mais souviens-toi que l'homme sage sur la richesse et l'or ne met point son appui. >

Jean-Loup releva la tête et considéra ses compagnons. Tous avaient l'air perplexes et quelque peu découragés. Seul, Patrick souriait.

< Tu parles d'un charabia! s'exclama Byloke.

- Ouais, grommela Cow-Boy. Si le professeur n'a pas compris toutes ces allusions à l'Antiquité, comment voulez-vous que nous...

- Je donne ma langue au chat! " déclara Lustucru.

Mais Patrick secoua lentement la tête.

" Allons! allons! fit-il. N'abandonnez pas avant même d'avoir cherché!... Il est évident que ce texte est mystérieux, mais il signifie quelque chose. Comme tous les initiés d'une secte ou d'un ordre, les Templiers n'avaient pas coutume de parler en langage clair, accessible aux profanes... Il faut donc interpréter...

- Tu as trouvé quelque chose, toi? lui demanda Jean-Loup.

- Peut-être... Un début de piste, je crois. C'est d'ailleurs pourquoi nous sommes ici, ce soir... Ce que je comprends moins bien, c'est la raison pour laquelle vous êtes venus au même endroit, Si vous n'avez pas pu traduire une seule ligne de ce texte. "

D'un mouvement de pouce, Cow-Boy indiqua les ruines moussues, derrière eux.

< Le professeur avait parlé de vestiges romains. Alors nous. avons pensé...

- Comme nous! interrompit Patrick. Mais nous verrons ça tout à l'heure. Pour l'instant, reprenons le texte au début. La première phrase...

- A l'heure où Bel se noiera dans le sang..., - A l'heure où Bel se noiera dans le sang..., relut Jean-Loup.

- Eh bien, expliqua Patrick d'un air légèrement supérieur, nous avons d'abord pensé que Bel pouvait signifier belluaire, qui désigne un gladiateur romain... Ça allait bien avec l'idée de sang. Nous avons cherché dans la région les ruines d'un cirque du temps de César...

- Mais ça n'a rien donné, intervint Franz. Alors moi, j'ai pensé l'autre jour à " Bel ", le dieu suprême des Babyloniens... Ça m'a amené à Baal, le dieu soleil des Phéniciens. Quand Bel se noiera dans le sang... ça veut peut-être dire tout simplement : quand le soleil se couchera !

- Bravo! cria Cow-Boy en claquant des mains. Ce n'est pas du chewing-gum que vous avez dans la tête, vous!

- C'est une allusion à moi ?> demanda Lustucru. en se soulevant, d'un air menaçant.

Mais déjà Marion disait à son tour

< Ensuite, nous nous sommes creusé la tête au sujet des portes de Cérès.

- Et hier soir, poursuivit Patrick toujours très assure; nous avons découvert, dans la bibliothèque de mon père, à L'Aigletière, un vieux guide qui mentionnait l'existence, dans la région, d'un bâtiment militaire où les Romains entassaient le seigle et le blé.

" On prétend en général que les ruines, auprès desquelles nous nous trouvons, seraient celles d'un temple romain... Je crois plutôt qu'il s'agit d'un entrepôt militaire. Les Romains menaient la lutte contre Ambiorix - le Vercingétorix belge-, et les choses d'intérêt militaire devaient l'emporter sur les édifices religieux... Or, ce dépôt de ravitaillement était placé, dit le vieux bouquin, sous la protection de Cérès, la déesse des moissons...

- Donc, d'après toi, les portes de Cérès, ce serait cette ruine? demanda Jean-Loup, les yeux brillants.

- Pourquoi pas? "

Jean-Loup se retourna pour jeter un coup d'oeil aux quelques blocs moussus et aux fûts de colonnes.

< Oui, pourquoi pas, répéta-t-il. Et la suite? Tu as d'autres idées?

Non, mais en supposant qu'on ait trouvé l'endroit et l'heure... il s'agit maintenant de reconstituer la scène. >Il se leva. Les autres l'imitèrent, et, sans un mot, tous s'approchèrent des murs rasés du bâtiment central. Ils s'immobilisèrent devant les vestiges de ce qui avait peut-être été jadis une porte.

Patrick mit le genou en terre.

" Le postulant devait s'agenouiller ici, devant le grand maître de l'ordre, reprit-il. Douze de ses compagnons l'entouraient, portant chacun leur gonfanon...

- Qu'est-ce que c'est, un gonfanon? demanda Lustucru.

- Un étendard. Allez! au travail! Mimez la scène! >

Quelques minutes plus tard, les sept compagnons avaient taillé des branches d'arbre, à l'extrémité desquelles ils avaient fixé leur foulard, puis ils s'étaient groupés en cercle autour de Jean-Loup agenouillé devant la porte.

" Non, ce n'est pas ça, déclara soudain Jean-Loup en se redressant. Puisqu'il est question du treizième gonfanon... >

Frauz étudiait son carnet de croquis où il avait déjà dessiné cinq ou six positions différentes pour les chevaliers.

" On dit pourtant : " Au milieu de ses frères d'armes l " fit-il observer. Puis soudain son visage s'illumina, et il se frappa le front " J'y suis! Les chevaliers étaient rangés en ligue... Le postulant se trouvait au milieu... Six frères d'armes de chaque côté... Lui-même était donc le septième, chiffre sacre... Treize au total...

- Bravo! cria Cow-Boy. Reprenons vite nos places! Le soleil se couche... Jean-Loup devant la porte... Six compagnons a sa droite... Et en supposant six autres à sa gauche, le treizième gonfanon... Allez-y! "

Jean-Loup remit le genou en terre, et les autres s'alignèrent à sa droite : Lustucru, Byloke, Franz, Cow-Boy, Patrick, et enfin Marion. Chacun d'eux tenait à la main son faux étendard.

Le soleil allait disparaître derrière la crête boisée de la montagne. Les ombres s'allongeaient démesurément. Jean-Loup se redressa et passa devant ses camarades, examinant l'ombre portée de leurs bâtons.

" ... Onze... douze... treize... Voilà! dit-il. < Leur treizième gonfanon t'indiquera la treizième milhaire... " C'est la direction indiquée par l'étendard de Marion!... "

Brusquement, son enthousiasme tomba. Il revint vers Patrick qui n'avait pas bougé.

< Très joli, tout ça, soupira-t-il. Mais vous rappelez-vous à quelle date les trois chariots couverts de paille et transportant le trésor ont quitté Paris?... La veille de l'arrestation des Templiers! Donc, le 12 octobre 1307... Ça change un peu les choses.

- Pas mal! pas mal! convint Patrick avec un sourire satisfait. Eh bien, imagine-toi que j'y ai songé moi aussi... Si le Templier a caché ici son trésor, ce devait être vers la fin d'octobre... Or, le soleil ne se couchait pas au même point de l'horizon... Tout le monde sait cela...

- C'est justement ce que je disais, déclara Jean-Loup. Aujourd'hui, le soleil se couche beaucoup plus à l'ouest qu'en octobre.

- Et tu oublies aussi que, depuis l'an 1307, on a modifié le calendrier... >

Les dernières lueurs du soleil formaient une auréole d'or autour des silhouettes immobiles.

" Eh bien, j'ai étudié hier la question reprit allégrement Patrick. Hier soir, mon oncle, qui est mathématicien, a calculé la différence d'angle... la déclinaison... Il nous suffit de corriger la direction de l'ombre...

- Et comment? grommela Cow-Boy qui semblait complètement éberlué.

- Oh! pas la peine d'être astronome ou navigateur... Mon oncle a fait le calcul... Voilà le dessin! "

Il tira de sa poche une feuille de papier qu'il déploya.

" Cette circonférence, c'est l'horizon, expliqua-t-il. Son centre, c'est l'endroit où nous sommes. Et ces deux rayons, qui forment un angle de 20° environ, indiquent la déclinaison du soleil. Si vous préférez, sa position vers la fin d'octobre et au 1er août... "

Il appliqua la feuille sur le sol en s'arrangeant pour que l'un des rayons suivît la direction de l'ombre portée par le gonfanon.

" Voilà, reprit-il. Le rayon qui part plus à droite indique la direction de l'ombre en octobre... Il suffit de le prolonger...

Et le treizième gonfanon nous indique le chemin de la treizième milliaire! s'exclama Jean-Loup. Il doit s'agir d'une borne qui, le long des routes, marquait les distançes comme nos bornes kilométriques... Allons-y! "

A la queue leu leu, ils avancèrent, suivant la direction que Jean-Loup leur indiquait de la main. Deux ou trois fois, ils dévièrent de leur route, et Jean-Loup les corrigea. Puis des cris l'avertirent qu'ils avaient trouvé...

Jean-Loup planta un bâton en terre pour marquer son point de départ, et, en compagnie de Patrick, il rejoignit les autres, qui étaient tombés en arrêt devant une large dalle, assez grossièrement taillée, qui émergeait des herbes à une cinquantaine de mètres derrière les ruines.

" C'est ça! dit Byloke. Et maintenant?...

- Tu quitteras la chaussée des Aigles-d'Or..., - Tu quitteras la chaussée des Aigles-d'Or..., récita Franz.

Ça, c'est facile, dit Cow-Boy. Les aigles d'or, ce sont les légions de César. La chaussée romaine, on y est... puisqu'il y a la borne...

Et n'écoutant que ton coeur,.., Et n'écoutant que ton coeur,.., murmura Marion.

- Qu'est-ce que ça veut dire? Tourner à gauche, du côté du coeur?

- Un peu vague! soupira Jean-Loup. La suite? Après six fois cent, tu atteindras le morion..., lut Cow-Boy sur son feuillet. Ouais! Six cents fois quoi? Des mètres? des kilomètres?

- Six cents pouces ou six cents lieues! " fit Byloke d'un air lugubre.

Mais Marion suivait encore son idée.

" ... N'écoutant que ton coeur... que ton coeur...

répétait-elle. Puis elle eut un cri : " Oh! et Si c'était six cents battements de coeur?

- Hum! fit Jean-Loup. Mais on peut toujours essayer... En gros, ça doit faire six cents pas...

- Dans quelle direction? demanda Franz.

- Eh bien, toujours. la même, décida Jean-Loup. Une ligue droite qui part du bâton, là-bas, passe par la borne et continue... Allons! compte, Marion! puisque c'est toi qui crois avoir deviné! "

Tous se mirent en route, suivant toujours la ligne idéale tracée par Jean-Loup. Marion avait posé la main sur son coeur, et bien qu'il fût presque impossible de le sentir en marchant, elle çomptait à un rythme régulier

" ... Trente-sept... trente-huit... "

Les autres suivaient. Patrick et Jean-Loup étudiaient le sol d'un air grave; Cow-Boy, lui, regardait déjà au loin, au-delà de la jeune fille. Byloke venait sans grand enthousiasme comme s'il n'y croyait pas, et Lustucru en profitait pour enfourner quelques bonbons. Un peu en arrière, Franz observait la marche et se repérait sur la borne et le bâton pour corriger la direction Si ses amis venaient à dévier.

Quelques minutes passèrent. Le soleil était déjà couché mais le ciel restait clair, un léger vent se levait. Bientôt ils débouchèrent sur la hauteur et eurent devant eux une vaste étendue solitaire, cou verte d'herbes jaunes, d'où émergeaient, çà et là, d'étranges amas de rochers.

" Nous devons approcher, cria alors Franz, en queue de file. Le morion devrait se trouver dans ce secteur.

- Gonfanon... morion! grommela Lustucru. Je vais encore passer pour un idiot, mais " kekcékça" un morion?

- J'ai cherché dans le dictionnaire, répondit Franz en souriant. C'est un casque de fer comme en portaient les hallebardiers.

- Eh bien, votre morion, depuis le temps, il aura eu le temps de rouiller! s'exclama Lustucru, retrouvant sa bonne humeur.

- Six cents! cria Marion au même instant.

- C'est dans le coin! affirma Patrick. Cherchons tout autour... >

Lustucru haussa les épaules, et pendant que les autres commençaient à fouiller les herbes en élargissant le cercle de leurs recherches, il se hissa sur un énorme rocher et contempla ses compagnons d'un oeil apitoyé. Puis il souffla, d'un air désabusé, fouilla dans sa poche, et en tira deux plaquettes de chewing-gum qu'il fourra dans sa bouche.

" Le morion! grommela-t-il. Il a bonne mine, leur morion. Et personne ne s'occupe du menu de ce soir! Et la nuit qui vient! Misère! "

Afin de mieux s'asseoir, il se redressa d'un coup de reins, voulut changer de place, mais soudain il sentit le rocher vaciller sous lui. Il tenta de rétablir son équilibre, sa main glissa sur la face moussue de la pierre, et, avec un grand cri, il fit la culbute et tomba sans dommage dans l'herbe.

Tous les autres s'esclaffèrent en le voyant les quatre fers en l'air. Vexé, Lustucru commença à rager entre ses dents, mais soudain il s'interrompit, sa bouche s'entrouvrit, ses yeux s'agrandirent...

De l'endroit où il gisait, il voyait soudain le rocher sous un angle nouveau... Oui, l'énorme pierre couverte de mousse avait vaguement la forme d'un casque de hallebardier!

" Le morion! hurla Lustucru, en trépignant dans les herbes foulées. Je l'ai! je l'ai! j'étais dessus!...

Cette fois, il est bien fou! " soupira Cow-Boy plein de commisération.

 

Chapitre V : Le morion

QUELQUES minutes plus tard, le " morion " était dégagé des broussailles et des herbes folles qui masquaient sa base. Puis en s'aidant de couteaux, de morceaux de bois, et même à main nue, les garçons déblayèrent tout autour, pour s'apercevoir enfin que le rocher n'était pas planté dans le sol Mais seulement posé sur la terre. Privé des gros cailloux qui l'entouraient et l'étayaient, il semblait encore plus branlant que lorsque Lustucru était monté dessus. < Le texte dit de le soulever! " fit remarquer Cow-Boy tout haletant. Mais pour ça, il faudrait une grue... Allons-y, les gars! Poussons un bon coup... Et attention aux pieds! "

Jean-Loup et Cow-Boy glissèrent des branches sous l'énorme pierre; les autres s'arc-boutèrent et poussèrent de toutes leurs forces. Marion elle-même y mit les deux mains. Le bloc oscilla, retomba, pencha de nouveau et, après être resté quelques secondes en un équilibre instable, il bascula dans l'herbe avec un choc sourd.

< Bravo! hurla Lustucru qui n'avait cependant pousse que mollement.

- Regardez! " murmura Marion.

A la place qu'occupait auparavant le roc à l'étrange forme, on apercevait ce qui semblait être une large dalle.

Tous s'accroupirent, la dégagèrent de la terre et des herbes qui la recouvraient en partie, puis, après avoir gratté tout autour avec leurs couteaux, ils repérèrent les contours de la dalle qui constituait un carré d'environ quatre-vingts centimètres de côté. A l'aide de leurs couteaux, les garçons nettoyèrent les interstices, mais ne découvrirent rien qui permît de la soulever.

" C'est trop bête! ragea Cow-Boy qui venait de casser sa lame dans une fente. Il faut pourtant la soulever!

- Nous reviendrons demain avec des pics, proposa Lustucru.

- Non, non, tout de suite! Sinon, je n'en dormirai pas! Allez! Taillez des branches!

Ce ne fut pas chose facile. Pourtant, en unissant leurs efforts et non sans s'érafler les doigts, ils parvinrent à déplacer légèrement la dalle, glissèrent des bâtons pointus dans la fente, tirèrent encore, et, enfin, comme un énorme bâillement, la plaque se souleva et leur souffla au visage une haleine de pourriture et d'humidité.

< Allez-y! Ho! hisse... Attention!... >

La dalle de pierre se mit toute droite et retomba dans l'herbe. Un puits sombre apparut.

Patrick alluma sa torche électrique et en dirigea le faisceau vers l'orifice béant. On n'en distinguait pas le fond, mais on apercevait fixés dans la paroi des barreaux de fer à demi rongés par la rouille.

< Un souterrain! souffla Byloke en secouant sa main droite endolorie. Tu parles d'un trou!

- Il faut y aller! dit Cow-Boy en se penchant au-dessus du puits ténébreux. Qui s'y risque le premier?

- Comptez pas sur moi pour descendre là-dedans! protesta Lustucru. D'abord, je suis trop gros pour passer, puis ça doit être plein de rats et d'araignées... Hou!

Personne ne rit. Ils contemplaient tous le puits en silence, et soudain, sans un mot, Frauz vint engager ses jambes dans le trou et tâta du pied le premier barreau.

" Attention! dit Jean-Loup en le saisissant par le bras. Vas-y doucement... >

La tige de fer résista à la pression du pied, mais, quand Ie jeune Allemand y pesa de tout son poids, elle céda brusquement et on l'entendit rebondir dans les profondeurs.

Toujours soutenu par Jean-Loup, Franz se laissa légèrement descendre pour essayer le barreau suivant. Le résultat fut le même.

" Rien à faire, maugréa-t-il en se hissant hors du trou. C'est complètement pourri là-dedans!

Le crépuscule gagnait déjà le vaste plateau. Maintenant les étendues d'herbes folles n'étaient plus jaunes mais grises, et, sous les arbres, les ombres s'épaississaient.

" Laissons tomber pour ce soir! insista Lustucru. On n'y voit plus rien... Nous reviendrons demain.

- Pas question! " répliqua Cow-Boy, approuvé par tous les autres.

Il dénoua le lasso qu'il portait toujours en bandoulière et en noua l'extrémité sous les bras de Franz.

" D'accord? Tu y vas? songea-t-il seulement à demander.

- Evidemment! " répondit l'autre d'une voix tranquille, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde.

L'instant d'après, Franz avait disparu dans le trou noir et les garçons laissaient prudemment filer la corde. En se penchant, ils distinguaient par moments la lueur dansante de la torche électrique, puis soudain la corde se détendit.

" Il a dû toucher le fond, puisqu'il y a du mou, déclara Cow-Boy. Mais on ne le voit plus! "

Tous se penchaient au-dessus du puits ténébreux d'où montait un souffle froid. Ils attendaient, le coeur battant. Puis Jean-Loup saisit la corde, lui imprima quelques secousses, la remonta même d'un mètre, la laissa de nouveau filer.

" On dirait qu'il n'est plus au bout! Il a dû se décrocher... Il a peut-être trouvé une galerie à l'horizontale...

- Pourvu qu'il n'aille pas trop loin! " dit Manon, dont la tête blonde frôlait la sienne.

L'inquiétude commençait à naître. Déjà la nuit s'appesantissait sur le plateau désert, le vent soufflait plus fort, par longues vagues qui roulaient dans les herbes et faisaient craquer les branches des arbustes.

" Ohé! Franz! tu m'entends? " appela Byloke. Ce cri les fit sursauter. Aucune réponse ne monta du souterrain.

< Pas d'affolement! dit alors Jean-Loup. Il n'y a guère plus de deux ou trois minutes qu'il est descendu...

- Et s'il est tombé? demanda Lustucru d'une voix étranglée. Hein? S'il s'est perdu dans un labyrinthe?

- Encore une minute, et je vais le chercher! décida Cow-Boy.

Byloke éleva son poignet à hauteur de ses yeux et tenta de voir l'heure à son bracelet-montre.

" Du calme! du calme! recommanda Jean-Loup qui avait maintenant pris la corde des mains de Cow-Boy et tirait doucement sur elle comme un pêcheur qui cherche à appâter un poisson. Attendons encore un peu, puis nous irons le chercher.

- Il en met du temps! " soupira Marion.

Brusquement, la corde s'agita, fila de plus d'un mètre entre les doigts de Jean-Loup. Après quoi, il y eut trois brèves secousses, comme un signal.

" Ça y est, les gars! il veut remonter! s'écria Cow-Boy en empoignant de nouveau la corde pour aider Jean-Loup. Aidez-nous!... Ho! hisse!... >

On distingua de nouveau la lueur de la torche au fond du puits. Puis une forme sombre monta vers eux, émergea, et ce fut à qui empoignerait Franz pour l'extraire du souterrain.

Haletant, couvert de terre et de boue, il s'essuya le front d'un revers de main, puis il eut un petit rire satisfait.

< Alors? Qu'as-tu trouvé? Raconte! demandaient les autres, chez qui l'angoisse avait soudain fait place à la surexcitation.

- Wunderbar!... - Wunderbar!... Formidable! lança Franz d'une voix encore haletante. Je descends. Je vois un long couloir en pente, dans le rocher. Alors je me détache et j'avance... C'est plein de boue. Puis ça s'élargît, et tout à coup je vois... Devinez!... Une rivière souterraine! >

Il y eut des exclamations, des cris, une véritable tempête d'enthousiasme, d'autant plus violente qu'elle succédait à des minutes d'angoisse.

" C'est le Rubicon! déclara Patrick. Le grimoire le dit. Rappelez-vous : ... Il le faudra d'abord franchir le Rubicon...

- - Oui, mais c'est impossible, annonça tranquillement Franz. Impossible en tout cas sans un canoë ou un canot pneumatique... il faudra revenir. >

Quelle douche froide! Brusquement silencieux, les garçons se consultèrent du regard. Lustucru grommela <Dommage! ", tandis que Byloke haussait rageusement les épaules. Revenir !... Alors qu'ils touchaient au but! Nul n'aurait imaginé une telle déception.

" Oui, Franz a raison, dit enfin Jean-Loup, faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Nous avons déjà réalisé pas mal de choses pour aujourd'hui, n'est-ce pas? Allons dormir, et retrouvons-nous ici demain.

- Entendu! dit à son tour Patrick. Vous passez la nuit sous votre tente. Nous, nous retournons à L'Aigletiere. Demain après-midi, nous amènerons le matériel que je serai allé chercher à Stavelot des canots gonflables, des cordes, d'autres lampes... J'ai comme une idée que la journée sera passionnante! "

 

Chapitre VI : Dans le labyrinthe

AU FOND du puits, Jean-Loup et Patrick reçurent  le second canot gonflable que leur faisaient descendre les autres au bout d'une corde. Puis, les chargeant sur leurs épaules, ils s'engagèrent prudemment dans le long couloir qui descendait jusqu'à la rivière.

Comme avait pu le constater Jean-Loup, il s'agissait là d'une galerie naturelle, mais qui avait été partiellement aménagée par l'homme, très longtemps auparavant. Certaines arêtes de rocher avaient été taillées pour élargir le passage. Ailleurs, des marches grossières apparaissaient sur le sol boueux. On repérait aussi quelques crampons de fer rouillés, plantés dans la paroi.

" Ce devait être un passage très ancien, que connaissait notre templier, avait déclaré Patrick. C'est sans doute lui qui en a fait camoufler l'entrée... > Il hésita une seconde. ~ ... Après y avoir caché son trésor! ajouta-t-il avec un petit rire. Du moins, espérons-le! >

Derrière eux, Cow-Boy venait de descendre au fond du puits. Il fut suivi par Marion, Franz et Lustucru, et enfin par Byloke qui se laissa glisser, après avoir attaché la corde au gros rocher renversé par eux, la veille. Le chien avait été laissé à l'extérieur.

Toute l'équipe se retrouva quelques minutes plus tard au bout de la galerie. Le couloir s'élargissait et à leurs pieds s'étendait une petite plage devant laquelle glissait le flot noir du Rubicon.

Les garçons gonflèrent les canots pneumatiques, les mirent à l'eau, chargèrent dedans leur matériel.

< Alors, on y va? demanda Patrick d'une voix où perçait une certaine émotion.

- On y va! répondirent les autres en choeur.

- Mais prudence! ajouta Lustucru. Rasez les bords! Il pourrait y avoir des rapides, des cataractes...

Les jeunes gens s'embarquèrent. Jean-Loup, Marion, Byloke dans le premier dinghy. Patrick, Cow-Boy, Franz et Lustucru dans l'autre. Ils s'écartèrent légèrement de la petite plage, et les légers canots furent tout de suite entraînés par le courant. A coups de pagaie, les explorateurs redressaient le cours, ou ralentissaient quand le couloir se rétrécissait.

Ils filaient en silence, n'entendant que le léger clapotis de l'eau. Leurs lampes électriques étaient braquées sur les deux bords et loin devant eux. Cette étrange plongée dans les ténèbres les empli~ sait d'une angoisse mêlée d'exaltation.

Ils suivirent d'abord un étroit tunnel, sous une voûte de rocher de hauteur inégale et parfois Si basse qu'ils étaient obligés de baisser la tête. Soudain, Marion poussa une exclamation de surprise.

La rivière venait de l'élargir, et le premier canot débouchait dans une immense grotte, de soixante à quatre-vingts mètres, dont la voûte, garnie de stalactites blanches, jaunes ou roses, scintillait sous les feux de leurs lampes.

Autour d'eux, le Rubicon s'étalait maintenant, presque immobile, sans une ride.

< Le Grand Miroir!" dit Marion d'une voix admirative et craintive à la fois.

Ses mots résonnèrent longuement dans la salle ténébreuse et ses échos se perdirent peu à peu.

Jean-Loup, dans le premier canot, se remit à pagayer. Dans l'autre, Patrick l'imita, et les deux frêles embarcations glissèrent sur le miroir des eaux.

Les jeunes gens regardaient autour d'eux, en silence, comme s'ils avaient eu peur de briser quelque sortilège, puis Patrick tira le document de sa poche, et lut à la lumière de sa lampe

Il te faudra traverser le Grand Miroir... Quand tu verras Sigma, tu toucheras au port...

Les canots se rapprochaient de la rive opposée. Cessant de pagayer les garçons laissèrent leurs embarcations dériver, tandis qu'ils observaient la paroi maintenant proche.

" Vous voyez quelque chose, vous? grommela Cow-Boy.

- Pas la queue d'un rat! répliqua Byloke.

Faisons tout le tour du Grand Miroir, proposa Iean-Loup, et examinons mètre par mètre. > Lustucru eut un rire qui se répercuta sous la voûte.

< Alors, c'est pas bientôt fini! s'exclama-t-il. Heureusement que j'ai emporté des casse-croûte! >

Lentement, les canots avancèrent le long de la muraille rocheuse, mais elle n'offrait que des aspérités ou de longues crevasses où ruisselait l'humidité.

< Quand tu verras Sigma, marmonnait Jean-Loup... Sigma... c'est la lettre < S >, en grec... >

En vain, ils cherchaient des yeux quelque signe, quelque indice gravé sur le roc, quand soudain, Franz poussa un cri en montrant du doigt une faille dans la paroi. Oui, cette anfractuosité du rocher, cette entaille irrégulière et profonde, avait vaguement la forme d'un S gigantesque.

" Là! là! regardez! criait Franz au comble de l'agitation. C'est le Sigma... Le grand S... Quand tu verras Sigma, tu toucheras au port... Abordons!

Les deux canots convergèrent vers le point indiqué, et les garçons constatèrent qu'une petite plage de sable rougeâtre s'étendait au pied de cette faille à l'étrange dessin. C'était certainement là qu'il fallait aborder, car presque partout ailleurs il n'en était pas question, les parois de la caverne tombant à pic dans l'eau noire. Jean-Loup sauta à terre, les autres le suivirent. Après avoir tiré au sec leurs canots, ils s'approchèrent de la crevasse en zigzag et la sondèrent à l'aide de leurs torches.

" Ça m'a tout l'air d'une entrée de souterrain, dit Patrick.

- Allons-y voir! décida Cow-Boy.

- Le manuscrit dit Suis le labyrinthe, le chemin de Thésée, jusqu'au gardien de pierre, rappela Jean-Loup. Il s'agit probablement là de l'entrée...

- Hé! minute! protesta Lustucru. Nous n'avons déjà pas mal réussi, n'est-ce pas? Alors, je suggère pause café et casse-croûte... Avant d'aller plus loin, pour nous donner du coeur!

- Ecoute, Lustucru, on touche au but! gronda Cow-Boy. Pour une fois, fais taire ton estomac!

- C'est bon, c'est bon! marmonna le gros garçon, résigné, en remettant en place l'énorme sac bourré de victuailles qu'il avait tiré du canot. Si on est coincé là-dedans, hein? Si on rôde pendant douze heures dans le labyrinthe en question, hein? Le ventre creux...

Les autres ne l'écoutaient pas. Ils venaient de se grouper devant la faille, et Jean-Loup y pénétrait.

En file indienne, ses compagnons suivirent. Manon passa l'avant-dernière. Lustucru attendit un instant sur la petite plage, puis il eut un haussement d'épaules et pénétra à son tour dans l'étroite crevasse.

Les sept jeunes gens s'enfonçaient dans le boyau ruisselant d'humidité. Parfois, ils s'éraflaient l'épaule au rocher, parfois leurs pieds s'enfonçaient dans le sol bourbeux. Des gouttes glacées leur tombaient sur la tête.

" Ils auraient pu l'aménager, leur tunnel! > gronda Cow-Boy qui s'était durement heurté à un rocher saillant.

Quelques failles apparurent dans le roc, des deux côtés, curieusement symétriques, et s'enfonçant dans l'ombre. Etait-ce ce qui justifiait le nom de labyrinthe? Aucun des garçons ne se risqua à en faire l'expérience, et tous continuèrent à suivre le couloir principal qui semblait plus large et plus sur.

Lustucru qui venait le dernier n'était pas trop rassuré en sentant les ténèbres se refermer derrière lui.

Soudain, un cri de terreur retentit

< Au secours! "

C'était Lustucru qui l'avait poussé. A l'un de ces carrefours formés par le boyau principal et les failles transversales, il avait projeté le rayon de sa lampe dans l'un de ces creux d'ombre, et il avait aperçu des sortes de petites formes noires pendues au plafond. Intrigué, il s'était approché, lorsque, tout à coup, ces formes avaient pris vie, s'étaient déployées. Un bruit d'ailes veloûté, de petits cris suraigus, des ombres qui tournoyaient soudainement et frôlaient sa tête...

Des chauves-souris! Affolé, Lustucru recula d'un bond, lâcha sa lampe, glissa et se retrouva assis dans la boue. Les autres s'étaient retournés, et tout de suite comprirent. Il y eut des rires...

< Des chauves-souris, expliqua Cow-Boy. N'aie pas peur, elles ne mordent pas... Elles ne te toucheront même pas! Laisse4es se calmer... >

D'une main tremblante, le gros garçon ramassa sa lampe, puis, en rampant, s'éloigna de l'endroit dangereux.

" Manquait plus que ça! " geignit-il.

La caravane reprit sa marche. Nul n'avait songé à calculer le temps; ni même à mesurer approximativement la distance parcourue. Jean-Loup entrainait son monde et les autres se hâtaient, pour ne pas rester en arrière dans le noir.

Et voilà que le boyau s'élargit. Ils débouchèrent dans une petite caverne de forme presque circulaire, sans issue apparente, où le souterrain semblait se terminer.

" Un vrai cul-de-sac! " constata Patrick.

Déjà Jean-Loup examinait les parois, à la lueur jaunâtre de sa torche. Sur leur gauche, ils aperçurent une large dalle toute droite, comme incrustée dans le roc, aux saillies irrégulières.

" C'est peut-être ça, le gardien de pierre? suggéra Jean-Loup.

- Et ça? s'écria Marion. Qu'est-ce que c'est?... "

Elle leva le doigt pour montrer, sculpté dans le rocher nu, une sorte de monogramme en relief manifestement tracé par une main d'homme et qui affectait vaguement la forme d'un H majuscule.

" Oui, un H! déclara Patrick. L'initiale de Hugues de Mayrand...

- On y est! on y est! s'écria Lustucru, subitement ragaillardi.

- ... Fais tournoyer la hache!... " récita Jean-Loup.

Brusquement, il poussa une exclamation.

< J'ai compris! j'ai compris!...>

Des deux mains, il saisit les deux jambages du H et tenta de le faire tourner sur lui-même. Ses mains glissèrent, rien ne bougea, et il dut s'y reprendre, les traits crispés par l'effort.

Cette fois, la lettre de pierre vira lentement sur elle-même.

" La hache tourne! cria Marion en battant des mains.

- Et moi, je frappe! " hurla Byloke qui fonça, l'épaule en avant, et heurta à toute volée la dalle de pierre.

Il y eut un grondement sourd, et la dalle s'abaissa, découvrant une espèce de caveau de quelques mètres carrés.

< Un tombeau! > fit Patrick d'une voix étranglée.

Par l'ouverture, ils avaient maintenant pénétré dans une sorte de caveau rectangulaire, aux murs suintants d'humidité, au milieu duquel se dressait un tombeau formé de larges pierres disjointes et surmonté d'un gisant.

Leurs lampes éclairaient l'étrange monument dont ils n'osaient trop approcher.

" Un tombeau du Moyen Age!" dit Patrick entre ses dents serrées.

Il en fit le tour. Les autres l'imitèrent, frissonnant dans l'air glacial, incapables de parler.

Derrière la tête du gisant,